Elles ont voyagé à bord des paquebots transatlantiques et dans les wagons de l’Orient-Express, aux côtés des têtes couronnées, des écrivains et des grands industriels. Un siècle plus tard, certaines dorment encore dans un grenier, oubliées de leurs propriétaires. En Normandie, une famille leur redonne vie depuis 1997. Restaurateurs et chercheurs de malles rares, Sandrine, David et Charly Martin traquent les plus belles pièces de voyage produites entre 1880 et 1939. Récit d’un savoir-faire discret, où chaque malle garde la trace d’un destin.
L’histoire commence en 1997, dans un grenier. Antiquaires passionnés, Sandrine et David Martin restaurent alors des meubles anciens lorsqu’ils dénichent une vieille malle, oubliée dans la maison d’enfance de David. Fort de ses compétences dans le travail du bois, celui-ci la restaure. Le résultat séduit son mentor, qui lui glisse une phrase restée gravée : « les malles, c’est ton truc, des objets que tu sais restaurer avec talent ». David en achète d’autres, d’abord des modèles modestes, en bois bombé, puis des pièces plus rares. En 2004, il acquiert sa première malle Louis Vuitton, une malle automobile noire. Cet instant marque le départ d’une quête : chaque week-end, la famille sillonne les brocantes de France, stands chargés de malles anciennes. Charly grandit au milieu de ces objets et rejoint l’aventure familiale en 2015.
Bagage Collection; Charly Martin
Restaurer une malle ancienne réclame un savoir-faire que peu d’ateliers maîtrisent encore en France. Le métier de malletier réunit trois spécialités : celles du maroquinier, du tapissier et de l’ébéniste. La restauration est longue, minutieuse, et se transmet en famille depuis près de trente ans, au cœur de la Normandie. Aujourd’hui, les rôles se sont répartis. David consacre l’essentiel de son temps à dénicher de belles pièces, tandis que Charly assure presque toutes les restaurations. Pour les éléments les plus délicats, il fait appel à des artisans extérieurs, ébéniste, maroquinier ou tapissier. « Je suis chef d’orchestre, je joue quelques instruments et des musiciens spécialisés viennent m’épauler », résume-t-il. Le geste, il l’a appris auprès de son père, le meilleur des professeurs. Une passion née dans l’enfance, entre l’atelier et l’établi, qu’il prolonge à sa façon.
Bagage Collection; Charly Martin
Pour comprendre ces malles, il faut remonter à la maison qui les a rendues célèbres. Louis Vuitton fonde son atelier parisien en 1854. Ancien layetier-malletier, il imagine la malle plate, recouverte d’une toile grise dite Gris Trianon, légère et étanche, et devient le fournisseur de l’impératrice Eugénie. Ses bagages de luxe accompagnent bientôt les voyageurs les plus influents de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, d’un continent à l’autre. Bagage Collection concentre ses recherches sur les plus belles pièces produites entre 1880 et 1939. Un détail en dit long sur leur usage : les initiales peintes sur les flancs. Réalisées par des peintres en lettres, dans les gares, les ports ou les magasins, elles permettaient au personnel de distinguer une malle Vuitton d’une autre, et d’acheminer chaque bagage vers le bon hôtel ou le bon paquebot.
Bagage Collection; Charly Martin
Chaque malle garde la trace de son propriétaire. Les étiquettes parlent : Orient-Express, paquebot Normandie, palaces du monde entier. Charly Martin en donne un exemple. « Cette malle vient d’Égypte », raconte-t-il à propos d’une malle à linge Louis Vuitton de 1930, ornée d’une étiquette du Old Cataract, l’hôtel d’Assouan lié à Agatha Christie et apprécié de Lady Di. Une étiquette de l’Orient-Express figure au dos. Acquérir une telle pièce relève déjà d’une aventure. « Il y a tout un travail de psychologie, d’abord avec le client », explique-t-il, car il s’agit souvent de malles de famille. Les Martin se déplacent pour les chercher dans leur dernier lieu de vie, puis les livrent en main propre. Cette proximité nourrit une émotion que Charly revendique : celle d’être « passeur de tout ce passé, passeur et témoin ».
Bagage Collection; Charly Martin
Trouver ces pièces devient plus difficile chaque année. Avec Internet et l’essor mondial de Louis Vuitton, rares sont les propriétaires qui ignorent aujourd’hui ce qu’ils détiennent. Encore faut-il trouver les bons interlocuteurs. La famille compte parmi ces quelques spécialistes qui authentifient et estiment gratuitement une malle, avant, parfois, de se positionner pour l’acquérir. Charly Martin rappelle combien ces objets restent précieux et introuvables. « Plus que jamais, nous sommes à la recherche des plus belles pièces », confie-t-il. Beaucoup de malles d’exception sommeillent encore dans des greniers, sans que leurs propriétaires en soupçonnent la valeur. La maison, elle, reste en quête permanente, prête à faire le voyage pour une pièce qui en vaut la peine.
Bagage Collection; Charly Martin
Ce savoir-faire se donne aussi à voir. À Paris, la maison occupe une boutique éphémère rue du Boccador, à deux pas du Plaza Athénée. Outre-Atlantique, où se trouve une large part de sa clientèle, elle expose à Round Top au Texas, tient un magasin permanent à High Point en Caroline du Nord et s’est rapprochée de la boutique MAXFIELD à Los Angeles. En septembre 2026, Bagage Collection a participé au salon Maison&Objet, à Paris. La pièce phare y a figuré pour une fois autre chose qu’une malle : une immense toile de cinéma peinte à la main, réalisée à Foix en 1922, six mètres sur six, que Sandrine Martin nettoie patiemment. Un objet dont nous reparlerons dans WeAreKollectors Magazine.
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