Une feuille d’or, un souffle, la tranche d’un livre qui s’allume. Guillaume Catay pratique la dorure sur tranche, ce geste rare qui borde les pages reliées d’un éclat destiné à traverser les siècles. Formé à l’École Estienne puis auprès de Jean-Luc Bongrain, l’un des derniers doreurs sur tranche en France, il reçoit en 2021 la première Bourse des Métiers Orphelins de l’association The Craft Project. Un métier suspendu au temps qu’il fait, à la patience, au silence de l’atelier. « Je ne considérerai pas ma vie aboutie tant que ce savoir-faire ne pourra pas continuer sans moi. »
Tranches témoins encartées; Guillaume Catay
Tout commence dans une maison où le livre est partout, du roman corné à la bande dessinée. Enfant, Guillaume Catay s’attarde sur quelques volumes anciens que le temps a patinés. La curiosité l’emporte : il les ouvre, les démonte, cherche à comprendre ce qui tient une reliure debout. Il en répare un, puis deux, coud ses premiers carnets à partir de feuilles nues. Un jour, il pousse la porte de Maurice Baux, libraire de la place Nationale, à Montauban, et lui montre ses essais. Le libraire l’envoie vers Philippe Grimont, restaurateur de livres anciens de passage à la boutique. La rencontre est décisive. De vacances en vacances, l’adolescent revient à l’établi du maître, en amateur, et apprend le métier de la plus ancienne des manières : en regardant faire.
Tâte d’or dans la presse; Guillaume Catay
Le goût du livre ne le quitte plus. Après le baccalauréat, Guillaume suit une année de licence en histoire de l’art et archéologie, tout en préparant seul, en candidat libre, un CAP de reliure-dorure. Puis vient l’École Estienne, à Paris, temple des arts du livre, où il entre sur dossier. Deux années de Diplôme des métiers d’art, aujourd’hui devenu le Diplôme national des métiers d’art et du design, le forment au décor et à la création. L’école ouvre les portes. Le véritable apprentissage, lui, se joue après, dans les ateliers : une année de stages parisiens, dont l’Atelier Quartier Livre, dans le quatorzième arrondissement, où il a gardé ses habitudes. Le geste juste se transmet d’établi à établi, au contact de celles et ceux qui le pratiquent depuis toujours.
Guillaume Catay et Jean-Luc Bongrain
Un nom, alors, change son horizon : Jean-Luc Bongrain, l’un des derniers doreurs sur tranche en France, tout juste retiré de l’établi. Entre les deux hommes, le courant passe aussitôt. Le maître accepte de transmettre. Une fois par semaine, près de deux ans durant, ils se retrouvent autour de la même tranche, de la même feuille d’or. En 2021, l’association The Craft Project crée la Bourse des Métiers Orphelins, pour sauver ces savoir-faire que plus aucune école n’enseigne mais dont le marché subsiste. La relieuse d’art Louise Bescond repère la dorure sur tranche, la Fondation Rémy Cointreau se fait mécène, et Guillaume Catay en devient le premier lauréat. Ce que le maître lui lègue dépasse la technique. « Avec un maître, on apprend surtout un regard. Le jour où l’on voit la matière avec ses yeux, on comprend enfin les choses », dit-il.
Guillaume Catay;
L’atelier a ses rituels. Cousu, endossé, le livre prend place dans une presse allemande de bois, serré entre ses ais. La tranche se ponce jusqu’au velouté, s’encolle à la colle d’amidon, se lustre une première fois pour que le papier renvoie déjà la lumière. Vient l’or, une feuille d’une finesse extrême, posée sur un voile de blanc d’œuf, fixée, brunie jusqu’à l’éclat. Le doreur travaille une matière vivante. Le papier, l’humidité de l’air, la saison : tout entre en jeu. Un après-midi d’orage, l’or se refuse, et il faut savoir attendre le lendemain. Aucune pièce ne ressemble à une autre. L’or se décline en teintes mates ou brillantes, se marie parfois à la couleur, et laisse au relieur le dernier mot. De ce dialogue patient naît un objet fait pour durer bien au-delà de celui qui l’a façonné.
Tête d’or; Guillaume Catay
Derrière la technique veille une part d’émotion que rien ne mesure. Guillaume Catay se souvient de ce père venu confier quelques pages écrites pour ses trois enfants, des souvenirs de vie jetés sur le papier, à relier en trois exemplaires. Un objet pensé pour être transmis, plus précieux que tout ce qu’il contient. Cette charge affective traverse chaque commande, et jusqu’à son propre rapport au livre. Bibliophile, il collectionne les ouvrages reliés et ceux qu’il reliera de ses mains. Le samedi le trouve encore à l’établi, penché sur des livres à lui, à l’affût des ventes de bibliothèques. Il lui arrive de sauver de l’oubli de petites éditions du dix-neuvième siècle, façonnées avec un soin que plus personne ne réclame, pour le seul plaisir d’en faire de belles reliures et d’y aiguiser sa dorure.
Guillaume Catay
Salarié d’une imprimerie, où il pratique le façonnage, Guillaume Catay tient à la tranche dorée : il la poursuit à un rythme plus lent, une fois par mois auprès de son maître. La transmission demeure son horizon. Il met au clair les notes prises pendant sa formation, avec l’idée d’un traité un jour, capable de fixer le geste pour que le premier amateur venu puisse l’essayer et le réussir. L’ouvrage avance à petits pas, patient et exigeant. Il rêve aussi de rouvrir un atelier, de vivre pleinement de ce double métier de relieur et de doreur. Ce qui compte, à ses yeux, va bien au-delà de ce que l’on peut imaginer. « Un bel objet, c’est du temps, et quelqu’un derrière qui se décarcasse. Le prix, vous l’oubliez en six mois. Le livre, lui, sera toujours là. »
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