Du bronze, du verre, et une clarté qui révèle la pièce sans heurter le regard. Depuis 1923, l’Atelier Jean Perzel dessine et fabrique à Paris des luminaires pensés pour durer. Trois générations se sont succédé à la tête de la maison, labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, sans dévier de l’intuition du fondateur. Ici, rien ne se fabrique en série. Olivier Raidt, petit-neveu de Jean Perzel et dirigeant de l’atelier, le dit d’une phrase : « Nous raisonnons en pièces uniques. »
Plus d’un siècle après sa fondation, la maison fabrique toujours ses luminaires rue de la Cité Universitaire, en lisière du parc Montsouris. Ses archives conservent plus de sept mille dessins, et son répertoire compte plusieurs centaines de modèles, tous réalisés artisanalement. Les formes ont évolué au fil des générations. L’idée de départ, elle, n’a pas bougé : une lumière qui révèle les lieux, les matières et les visages, et s’efface devant eux.
Atelier Jean Perzel
Jean Perzel naît le 2 mai 1892 à Bruck, en Bavière, et apprend très jeune le métier de peintre verrier à Munich. À 16 ans, il sort major de sa promotion. Il prend alors la route et traverse l’Europe à pied, jusqu’à Paris, où il arrive en 1910. La guerre interrompt ce premier chapitre parisien : il s’engage dans la Légion étrangère. Démobilisé en 1919, naturalisé français, il retourne aussitôt à sa matière et travaille de nouveau en peintre verrier, notamment chez le maître verrier Jacques Gruber. Son métier consiste alors à composer avec la lumière qui traverse le verre. Il lui reste à la faire entrer dans l’espace habité.
Atelier Jean Perzel
En 1923, à 31 ans, il fonde sa propre société, l’Atelier Jean Perzel. Une obsession l’occupe tout entier : amplifier la lumière sans éblouir. Il dessine lui-même chacune de ses créations, en verre et en bronze, et poursuit sans relâche l’épure des formes. Sa lumière est maîtrisée avec précision, souvent indirecte. Elle révèle les volumes, souligne les matières, accompagne les usages et se retire derrière l’architecture qu’elle sert.
Quatre principes en découlent, que la maison tient encore pour sa signature. Des lignes pures, d’abord, assez rigoureuses pour laisser la première place au bâti. Une lumière indirecte qui sculpte l’espace. Une fonctionnalité où l’usage dicte la forme, chaque détail relevant d’une ingénierie invisible. Une intemporalité, enfin, qui laisse passer les modes. La pureté des lignes, la justesse des proportions et la noblesse des matériaux font le reste.
Atelier Jean Perzel
L’Art Déco triomphe, et Jean Perzel compte bientôt parmi ses figures majeures. Il participe à des expositions et concours internationaux, où il remporte de nombreux prix. Le Corbusier, Mallet-Stevens, Ruhlmann, Leleu : les grands architectes et ensembliers de l’époque font appel à lui pour mettre en lumière leurs projets. Ses luminaires prennent place à la cour du roi des Belges, dans les demeures de la famille Rothschild et d’Henry Ford, à l’ambassade du Canada à La Haye, à la cathédrale du Luxembourg. À Genève, il est chargé d’organiser l’éclairage de la Société des Nations. En 1935 vient la consécration : ses luminaires embarquent à bord du paquebot Normandie, et ses créations deviennent un symbole de l’élégance française.
Avec Michel Roux-Spitz, l’échange va dans les deux sens. À la demande de Jean Perzel, l’architecte élève rue de la Cité Universitaire l’immeuble Art Déco où l’atelier s’installe en 1931 et où il réside toujours, showroom compris. Perzel, de son côté, éclaire la table de travail de l’architecte. Le musée des Arts décoratifs conserve aujourd’hui le bureau personnel de Michel Roux-Spitz, présenté au Salon des artistes décorateurs de 1930 : une lampe de la maison Jean Perzel en fait partie.
Lampe n°162 (doré) – Atelier Jean Perzel
Le catalogue garde la mémoire de ces années. Créée en 1927, la lampe n°162 diffuse une lumière d’une puissance telle qu’elle éclaire une pièce à elle seule, sans éblouissement. La maison la tient pour la plus prestigieuse lampe de collection des années 1930. À la fin des années 1920, la n°234 propose un nouveau concept d’éclairage de bureau : une liseuse à lumière dirigée, en verre optique dépoli, munie d’un cache pivotant orientable, pensée pour la précision autant que pour la beauté.
Deux pièces ont pris le large. Les décorateurs du Normandie retiennent la lampe n°514, ses formes élancées, la finesse de son assemblage. L’applique n°650 orne un appartement grand luxe du paquebot : deux coupes superposées sur une colonne de dalles de verre taillées au diamant et serties de bronze. Plus compact, le lampadaire n°119 joue d’une hauteur inhabituelle. Son cube de lumière, posé sur un piétement aérien de quatre baguettes de bronze, répand une clarté douce et enveloppante. Les architectes d’intérieur l’affectionnent pour signer l’angle d’un salon ou d’une chambre.
Olivier Raidt
Rien ne sort de l’atelier sans être passé par la main. Une équipe resserrée d’artisans y travaille le verre et le métal, chacun formé à plusieurs gestes. Le verre optique se taille manuellement au diamant, se façonne au four à 900 degrés autour d’un moule, se dépolit au sable. Le métal se repousse au marteau sur une matrice, se taraude, se brase, puis se ponce et se polit. Tout est fabriqué sur place, jusqu’à la petite visserie, avec une minutie d’horloger.
Le poste le plus ancien, le lapidaire, n’a pas changé depuis les années 1920. La maison en a fait son âme. Sur cette machine centenaire, les compagnons verriers polissent les bords des coupes à l’eau et au sable de silice, effacent chaque irrégularité et ajustent le verre avec une précision absolue aux dimensions de la lampe. Le soin va jusqu’à l’invisible, au service de la lumière. « Toutes les pièces non visibles sont laquées en blanc afin de renvoyer la lumière de façon optimale », explique Olivier Raidt. Une fois polie, chaque pièce reçoit son numéro et la signature de la maison.
Atelier Jean Perzel
La transmission commence tôt. En 1933, François Raidt, neveu du fondateur, rejoint l’atelier. Perfectionniste, il dessine, peaufine et simplifie les assemblages. En 1951, Jean Perzel lui confie la direction de la maison, à laquelle il consacrera sa vie entière. En 1994, son fils Olivier prend la relève. Formé à tous les postes techniques, familier de l’atelier depuis l’enfance, il ouvre la maison à l’international en préservant son identité. Créateur lui-même, il travaille en étroite collaboration avec les compagnons et insuffle à l’atelier un esprit contemporain.
La même continuité vaut pour les gestes. Les plus anciens forment les jeunes compagnons pendant plusieurs années, et la plupart des artisans font toute leur carrière à l’atelier. Le répertoire, lui, reste vivant : les créations évoluent dans le respect de l’exigence d’origine, et la maison signe chaque année quelques pièces sur mesure. Depuis 2008, le label gouvernemental Entreprise du Patrimoine Vivant distingue à la fois ce savoir-faire rare et sa transmission.
Showroom Jean Perzel
En 2023, la maison a fêté ses cent ans. Jean-Jacques Wattel lui a consacré un ouvrage de référence, L’Efficacité de la lumière, publié aux Éditions Louvre Victoire, qui retrace ce siècle d’archives et de savoir-faire. Les luminaires, eux, continuent de vivre dans les lieux qui les ont accueillis. À la Maison de la Chimie, inaugurée à Paris en 1931, les appliques n°341 V et n°1137 accompagnent les colonnes de pierre du grand hall d’un éclairage mural discret et précis, tandis que des appliques n°650 diffusent leur halo dans une salle de réception. Certaines pièces y sont d’origine, d’autres ont retrouvé leur place au fil des rénovations.
Des musées nationaux aux résidences les plus prestigieuses, la lumière Perzel poursuit son chemin. Rue de la Cité Universitaire, les mêmes gestes se répètent, à la même meule, et la valeur d’une pièce se mesure au temps qu’elle demande, bien plus qu’à sa taille. Olivier Raidt le formule simplement : « C’est la complexité du luminaire qui fait le travail, pas son volume. »
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