Schiaparelli au V&A de Londres, la robe devenue art

Schiaparelli au V&A de Londres, la robe devenue art

Une robe Skeleton, un chapeau en forme de chaussure renversée, un manteau du soir où deux profils brodés d’or dessinent un vase de roses. Au Victoria and Albert Museum de Londres, plus de quatre cents objets composent la toute première exposition consacrée au Royaume-Uni à la maison Schiaparelli, des années 1920 à aujourd’hui. Une centaine d’ensembles y dialoguent avec une cinquantaine d’œuvres d’art, fidèles à la conviction de la fondatrice : « Pour moi, concevoir des vêtements n’est pas une profession, mais un art. »

La maison ne pouvait trouver meilleur écrin. Le V&A conserve l’une des plus vastes et des plus complètes collections de mode au monde, désignée collection nationale du Royaume-Uni, ainsi que la plus importante collection de vêtements Schiaparelli de Grande-Bretagne. Conçue en étroite collaboration avec la maison, l’exposition Schiaparelli: Fashion Becomes Art s’appuie sur de nouvelles recherches menées par des spécialistes de l’art et de la mode. Les commissaires Sonnet Stanfill, Lydia Caston et Rosalind McKever installent Elsa Schiaparelli parmi les grandes innovatrices de l’entre-deux-guerres, entre Paris, Londres et New York, à la croisée de la mode, de l’art et de la scène. Dans une scénographie conçue par Nebbia, le récit suit aussi le parcours d’une femme d’entreprise, en quatre chapitres qui mènent des premiers vêtements de la maison aux créations de son directeur artistique, Daniel Roseberry.

Un pull-over pour commencer

Bow-knot sweater designed by Elsa Schiaparelli (1927); Wikimedia

Bow-knot sweater designed by Elsa Schiaparelli (1927); Wikimedia

L’histoire commence par une maille. En janvier 1927, Elsa Schiaparelli présente sa première collection personnelle, avant de lancer quelques mois plus tard son célèbre pull-over à nœud en trompe-l’œil. L’année suivante, elle ouvre ses premiers locaux parisiens, rue de la Paix, sous l’enseigne « Schiaparelli Pour le Sport ». L’un de ses tout premiers modèles, conservé aujourd’hui au V&A et offert par la créatrice elle-même, introduit le parcours. L’humour et le goût de l’illusion sont déjà là.

Puis la couturière gagne la ville. Sa ligne Pour la Ville propose des tailleurs-pantalons, rares chez les femmes de l’époque, et des tailleurs-jupes à la coupe nette, souvent rehaussés de boutons inattendus. Dès 1934, Schiaparelli compte parmi les grandes signatures de la couture pour la citadine moderne. Avec Pour le Soir, la fantaisie s’affirme : une robe de lamé or qui accroche la lumière, un costume de dîner orné de chevaux de cirque appliqués. Les accessoires suivent la même veine, entre chapeaux en forme de cheveux tressés et souliers rayés ou habillés de fourrure de léopard.

Le homard, le squelette et les larmes

Lobster dress; Elsa Schiaparelli; Wikimedia

Lobster dress; Elsa Schiaparelli; Wikimedia

Dans le Paris des années 1920 et 1930, Elsa Schiaparelli fréquente peintres, sculpteurs et écrivains surréalistes, qui partagent son goût de l’absurde et de la subversion. Le deuxième chapitre, Creative Constellations, place ces amitiés face aux vêtements qu’elles ont fait naître, œuvres et robes en conversation directe.

Salvador Dalí en est la figure majeure. Son célèbre Lobster Telephone voisine avec la robe dite Lobster dress de 1937, qui l’a inspiré. L’exposition réunit aussi plusieurs pièces conçues avec le peintre : la Skeleton Dress de 1938, seul exemplaire connu à nous être parvenu et conservé dans les collections permanentes du musée, la Tears dress de la même année, ainsi que ce chapeau qui figure une chaussure renversée. La silhouette devient support d’image, le tissu accueille le motif du peintre, et la couture rejoint la peinture sur son propre terrain.

Cocteau, Giacometti, Fini et les autres

Schiaparelli: Fashion Becomes Art ; WeAreKollectors Magazine

Schiaparelli: Fashion Becomes Art ; WeAreKollectors Magazine

Le dialogue s’élargit bien au-delà de Dalí. Un manteau du soir imaginé avec Jean Cocteau en offre l’une des images les plus délicates : deux profils affrontés, brodés de fil d’or, dessinent un vase garni de roses de soie rose. Les dessins que le poète a réalisés pour la couturière l’accompagnent. Des œuvres de Pablo Picasso, Man Ray et Eileen Agar figurent également au parcours.

Schiaparelli commande aussi aux artistes des créations pour ses publicités et ses boutiques. Ses amitiés suscitent de nombreux portraits, signés notamment Man Ray et Cecil Beaton, reflets d’un goût éclectique. L’exposition rappelle enfin ses collaborations avec Alberto Giacometti, Leonor Fini, Meret Oppenheim, Elsa Triolet et Jean Schlumberger, qui ont durablement façonné l’héritage de la maison. Sir Tristram Hunt, directeur du V&A, résume cette audace : « Cette exposition célèbre l’une des créatrices les plus ingénieuses et les plus audacieuses de l’histoire de la mode. »

Londres, l’autre adresse

Schiaparelli: Fashion Becomes Art ; WeAreKollectors Magazine

Schiaparelli: Fashion Becomes Art ; WeAreKollectors Magazine

Elsa Schiaparelli sait aussi se mettre en scène. Elle paraît dans les grandes soirées vêtue de ses propres créations, et sa renommée dépasse vite le cercle de la haute couture parisienne. En 1933, l’ouverture de son salon londonien, à Mayfair, assoit sa présence internationale. Le troisième chapitre, Beyond Paris, est le premier à éclairer cette filiale anglaise et sa clientèle de femmes dynamiques et indépendantes.

Des pièces griffées Schiaparelli London, rarement montrées, y figurent : un somptueux tailleur de velours bordeaux rebrodé d’or, une robe et un manteau portés au couronnement du roi George VI en 1937, un portrait de Lady Mount Temple vêtue d’une création de la maison, peint par Gluck. Une pièce retient l’attention : l’unique robe de mariée signée Elsa Schiaparelli connue à ce jour, en rayonne froissée couleur huître rehaussée de fil métallique. Rosalinde Gilbert, collectionneuse d’art à la tête de sa propre maison de mode en gros, la porta le jour de son mariage à la synagogue de Golders Green.

De la scène à l’écran

Des années 1930 aux années 1950, la couturière dessine des costumes pour la scène et le cinéma, en Grande-Bretagne, en France et aux États-Unis. Le parcours en présente plusieurs, dont une tenue créée pour Mae West dans Every Day’s a Holiday, sorti en 1937. Les grandes interprètes de l’époque lui confient aussi leur garde-robe personnelle. Marlene Dietrich affectionne particulièrement ses tailleurs-pantalons à la coupe acérée. Entre la couture et la scène, le passage se fait naturellement, et ce lien avec le monde du spectacle reste l’une des clés de la maison.

Le fil d’or jusqu’à Daniel Roseberry

Le dernier chapitre, A Golden Thread, tend le fil jusqu’à aujourd’hui. Depuis 2019, Daniel Roseberry dirige la création de la maison, toujours installée dans ses murs historiques du 21, place Vendôme. Il y déploie les techniques de la haute couture parisienne (drapé, broderie, ornementation) au service de silhouettes sculpturales et de clins d’œil au vestiaire western américain. La maison redevient ainsi la garde-robe des interprètes, des artistes et des créateurs.

Parmi les pièces qui referment le parcours figurent l’ensemble débardeur blanc et pantalon cargo présenté par le mannequin Maggie Maurer avec un bébé robot constellé de strass (haute couture printemps-été 2024, look 6), la robe scintillante d’Ariana Grande pour sa prestation aux Oscars 2025, et une version contemporaine, noire et or, de la robe Squelette, imaginée pour Dua Lipa aux Golden Globes 2024. Delphine Bellini, directrice générale de Schiaparelli, y voit la continuité d’un regard : « Les créations de Daniel Roseberry prolongent son esprit surréaliste, avec des pièces audacieuses et sculpturales qui honorent sa vision et la renouvellent pour un nouveau siècle. »

Slider :

Schiaparelli: Fashion Becomes Art ; WeAreKollectors Magazine

Schiaparelli: Fashion Becomes Art ; WeAreKollectors Magazine

Prolongez l’exploration

Objets rétro et vintage : retour en force des pièces qui plaisent aux nostalgiques
Venus Williams, le tennis entre dans la maison
LP Design : un cactus nommé « Mirage »
Collection LOVE de Sami Savatli, le design collectible aux frontières de la sculpture
Flacons de légende : ces écrins qui ont marqué l’histoire du parfum 
ORUHA : la chaise sculpturale de Yuya Nakazawa, du prototype primé à la série limitée

Février, 2026

Édition 3 : Patrimoine et création

Créer avec l’existant, penser avec l’histoire

De l’architecture au design, cette édition explore comment lieux, savoir-faire et matières héritées deviennent terrains de création actuelle.

Janvier, 2026

Édition 2 : Quiet luxury

Le luxe se réinvente.

Finis les logos clignotants, place à une sobriété raffinée, à l’immersion personnelle, à l’excellence artisanale, à la durabilité sensible.

Décembre, 2025

Édition 1 : Le sens de la fête

Héritages, gestes contemporains et plaisirs essentiels

Parce que la fête n’est jamais qu’apparence : elle reflète notre manière d’habiter le monde, de transmettre, de fabriquer des souvenirs durables.

ÉDITION #3

Révéler la beauté
‎

Upcycling et kintsugi transforment l’objet contemporain, faisant de la trace, de la réparation et de la matière un langage esthétique.

ÉDITION #3

Les nouveaux artisans du patrimoine

Artisans et designers donnent une seconde vie aux matériaux anciens, entre création contemporaine, patrimoine et réemploi.

ÉDITION #3

L'art à la rescousse des friches et lieux oubliés

Bunkers, wagons et kiosques renaissent grâce à la création, révélant comment l’art redonne sens aux lieux délaissés.

ÉDITION #2

Le murmure du beau
‎

Un regard transversal sur le quiet luxury à travers des lieux, des objets et des figures qui expriment l’élégance.

ÉDITION #1

Lieux, maisons et matières en éclats

Une sélection de marques, architectures, objets et escapades qui donnent corps au sens de la fête.

ÉDITION #3

La création au secours des bâtiments promis à l’oubli

Usines et gares délaissées deviennent lieux culturels ouverts, où mémoire industrielle et usages contemporains redessinent la ville.

ÉDITION #3

Hôtel Normandy Le Chantier

L’audacieuse métamorphose d’un palace parisien

ÉDITION #3

Dans les coulisses du Centre d'Études Picasso à Paris

Au cœur du Marais, un lieu discret révèle comment archives, architecture et recherche font dialoguer l’œuvre de Picasso.

ÉDITION #2

Shopping iconique dans un décor Tudor

Une expérience shopping unique dans un magasin emblématique.

ÉDITION #2

Gastronomie et architecture

Voyage culinaire et architectural au cœur de la Seine

ÉDITION #2

L'art de l'hospitalité parisienne

Dans le 9e arrondissement, un établissement qui invite au quiet luxury

ÉDITION #1

Chante!

Chante! vient d’ouvrir ses portes. Une invitation à vibrer !

ÉDITION #3

La boîte aux lettres française devenue objet de design

Icône du paysage français, la boîte jaune change de statut et s’invite dans l’univers du design.

ÉDITION #3

Retour sur Maison&Objet 2026 : retour aux sources et à l’essentiel

L’édition 2026 affirme une vision où artisanat, design et mémoire façonnent l’habitat contemporain, international actuel.

ÉDITION #3

Art Deco: un mouvement centenaire, plus actuel que jamais

Cent ans après 1925, l’Art déco revient dans nos villes et intérieurs avec géométrie, audace, optimisme.

ÉDITION #3

Royal Limoges, deux siècles d’histoire au présent

Depuis plus de deux cents ans, Royal Limoges conjugue porcelaine, savoir-faire industriel et création contemporaine.

ÉDITION #3

Du terrain à la rue et au catwalk : les sneakers à travers les époques

Des terrains de sport aux podiums, la sneaker raconte un siècle de mutations culturelles, techniques et stylistiques.

ÉDITION #2

La formidable aventure du papier peint de luxe

Design, mode, artisanat : des créations où la forme et la matière se répondent avec justesse, loin de tout effet de mode.

ÉDITION #1

Icônes, détails, rituels
‎

Décorations artisanales, calendriers ultra-luxe et pièces de collection pour s’enivrer de joie avant l’heure.

ÉDITION #3

Anton Laborde

Entre marqueterie monumentale et jungle symbolique, Anton Laborde transforme le bois en récit contemporain poétique engagé.

ÉDITION #3

Thierry Laudren

À Maison & Objet, Thierry Laudren présente des meubles sculptés où fonction, matière et lenteur façonnent une présence.

ÉDITION #3

Jean Nouvel

Jean Nouvel conçoit une architecture attentive aux contextes, où lumière, histoire et usages façonnent chaque projet.

ÉDITION #3

Sophie Morel

À Lyon, Sophie Morel rénove des lieux historiques en alliant respect du bâti et écriture contemporaine.

ÉDITION #3

Pascal Grasso

Au Centre d’Études Picasso, l’architecte compose une architecture où lumière, géométrie et héritage dialoguent avec précision.

ÉDITION #2

Alexandre Danan

Entretien avec le fondateur d’EDO (European Design Office)

ÉDITION #2

Aziz Temimi

Portrait d’un visionnaire qui transforme l’art de recevoir en expérience totale.

ÉDITION #1

Visages, gestes, inspirations

Personnalités, artisans et créateurs qui donnent à la fête sa profondeur humaine.

ÉDITION #3

Chemins de traverse : parenthèse d’exception en Bordelais

De Bordeaux au Bassin, art, vignobles et bien-être composent une échappée élégante au cœur de la Gironde.

ÉDITION #2

Voyage en Toscane
‎

Vers une région de l’Italie habitée par le temps, où paysages, culture et usages s’accordent dans une continuité rare.

ÉDITION #1

Horizons, saisons, traditions
‎

Destinations et rituels qui réinventent la fête, du soleil tropical aux marchés d’hiver.

Dates, adresses, invitations

Expositions, événements et repères culturels pour vivre pleinement la saison des fêtes.