Dans bien des garages, une 2CV dort sous une bâche. Elle a accompagné des départs en vacances, les premiers kilomètres d’un permis tout neuf, des étés entiers au bord de la mer. À Cassis, le 2CV Méhari Club Cassis s’emploie à lui redonner la route. Depuis 1998, Citroën lui a transmis les moules, les gabarits et les machines d’origine de la Méhari, puis ceux de la 2CV. Bertrand Bruna, responsable marketing et commercial, connaît bien l’attachement que suscitent ces voitures. « Nos clients ont toujours une histoire à raconter avec la 2CV. »
2CV Méhari Club Cassis
Tout commence dans l’agence Citroën que le père de Georges, Philippe et Gilles Marquès tient à Cassis. Les deux premiers sont mécaniciens, le troisième carrossier-peintre. Tous trois partagent un faible pour la Méhari, cette voiture découvrable imaginée par Roland de la Poype, dont la carrosserie en plastique ABS repose sur la mécanique de la 2CV. Ils remettent en état d’anciennes Méhari, organisent des rallyes avec les clubs de la région et publient leur propre catalogue de pièces détachées.
En 1998, Citroën leur confie les outillages d’origine de la Méhari : moules de carrosserie, gabarits de sellerie et machines destinées à la fabrication de pièces mécaniques. Ceux de la 2CV suivront au début des années 2000. Bertrand Bruna rapporte une anecdote transmise au sein de l’entreprise : des dirigeants du constructeur, en vacances dans la région, auraient rencontré les trois frères et souhaité que ce patrimoine reste en France.
Lui-même rejoint l’entreprise en 2018, un peu par hasard, après ses études à Marseille. Son père roulait en 2CV et il connaît déjà cet univers. Entre-temps, en 2013, deux amis d’enfance, Stéphane Wimez et Julien Wagner, ont repris la société. Le mot « club » est resté dans son nom, comme un rappel de ses premières années.
2CV Méhari Club Cassis
Partenaire de Citroën depuis plus de trois décennies, le 2CV Méhari Club Cassis est, selon son responsable marketing, le seul autorisé à apposer les chevrons de la marque sur ses véhicules. Une responsabilité qui impose de respecter les formes et les procédés d’origine.
La caisse de la Méhari est moulée dans un plastique ABS teinté dans la masse. Ses panneaux nervurés sont caractéristiques du modèle, et les moules qui permettent de les fabriquer remontent à sa naissance. Certains ont disparu lors d’un sinistre : il a fallu en refaire un ou deux. Reconstituer un outillage vieux de près de soixante ans sans modifier la forme des pièces demande un travail minutieux, presque un travail d’archiviste.
Pour les châssis, l’outillage autrefois utilisé dans l’usine Citroën de Vigo, en Espagne, sert toujours à assembler des plateformes de 2CV. À l’atelier de ferronnerie, une autre machine semble avoir traversé les décennies sans prendre une ride. Ou presque. Elle fonctionne encore, mais lorsqu’elle tombe en panne, un seul homme sait la réparer. Son père occupait le même poste avant lui.
Tout n’est pourtant pas figé dans le passé. L’entreprise s’est équipée d’une découpe laser et d’une presse plieuse. Certaines pièces sont même proposées en deux versions : l’une fidèle aux spécifications d’origine, l’autre améliorée pour gagner en résistance, notamment grâce à l’emploi de nouveaux matériaux (exemple : joints en silicone). Conserver les formes d’hier n’interdit donc pas de perfectionner ce qui peut l’être.
2CV Méhari Club Cassis
Dans l’atelier de sellerie, les outils ont beau être anciens, rien ne se fait tout seul. Les sièges de la 2CV reposent sur un cadre tubulaire et des élastiques de caoutchouc. Leurs garnitures sont découpées à partir des gabarits transmis par Citroën, puis assemblées à la main.
« Nos équipes sont très manuelles, explique Bertrand Bruna. En sellerie, tout se découpe sur gabarit, à la main. C’est l’humain qui fait la pièce. »
Les nouveaux selliers viennent souvent d’autres branches du métier. Or, la sellerie automobile d’époque a ses habitudes, ses contraintes et ses gestes propres. Les chefs de service les accompagnent donc directement dans l’atelier, jusqu’à ce qu’ils puissent travailler de façon autonome. Ici, le savoir-faire ne se transmet pas seulement dans des dossiers techniques : il s’apprend au contact de ceux qui le pratiquent.
En octobre 2019, l’entreprise a obtenu le label Entreprise du Patrimoine Vivant, décerné par l’État aux entreprises françaises aux savoir-faire artisanaux et industriels d’excellence. Certaines pièces fabriquées dans les ateliers de sellerie et de carrosserie bénéficient également du label Origine France Garantie. Mais, en interne, c’est une autre expression qui revient volontiers : le « made in Cassis ». Dans la région, la ville et l’entreprise sont devenues indissociables.
Le travail de restauration pousse cette exigence jusqu’à la voiture entière. Le chantier peut commencer avec une simple épave et sa carte grise, devenue un document précieux à mesure que les Méhari d’origine se raréfient.
Les mécaniciens démontent la voiture et trient soigneusement ce qui peut être sauvé. La boîte de vitesses, les carters du bicylindre ou encore les trains avant et arrière sont parmi les éléments les plus difficiles à refabriquer. Ils sont nettoyés, sablés et restaurés avant de reprendre leur place. Le reste de la voiture peut être remplacé par des pièces neuves produites à partir des moules et des gabarits conservés à Cassis.
La clientèle connaît généralement bien ces modèles. Souvent âgés de plus de cinquante ans, les propriétaires roulent avec leur 2CV ou leur Méhari depuis des années. Certains en savent même davantage que les mécaniciens sur les habitudes de leur voiture. Et presque tous ont une histoire à raconter. Il y a notamment ceux qui ont vendu leur 2CV pour quelques milliers de francs et qui le regrettent encore.
Bertrand Bruna pense aussi à ceux qui n’ont pas grandi au volant de ces voitures. Dans une grange familiale, un petit-enfant peut ainsi découvrir une vieille 2CV oubliée depuis des années. L’odeur d’essence, le levier de vitesses et les commandes d’un autre temps lui sont étrangers. Pour susciter la curiosité de cette nouvelle génération, le 2CV Méhari Club Cassis multiplie les rassemblements. Les jeunes y sont de plus en plus nombreux.
La mécanique de la 2CV se prête aussi à d’autres interprétations. En 2022, le 2CV Méhari Club Cassis a repris Burton Car Company, une entreprise fondée en 1993 aux Pays-Bas par les frères Dimitri et Iwan Göbel.
Le principe de la Burton est simple : conserver le châssis, le moteur, la boîte de vitesses et le freinage de la 2CV, mais remplacer sa carrosserie par un kit en fibre de verre inspiré des voitures de sport des années 1950 et 1960. Le résultat est un roadster bas, dans lequel le conducteur se trouve près du sol. À 90 km/h, la sensation de vitesse est déjà bien présente.
Homologuée en France en 2025, cette biplace sans portières, dans laquelle on enjambe la carrosserie pour s’installer, vise notamment une clientèle plus jeune. Elle se prête aux sorties du week-end, le long de la côte par exemple. L’entreprise cherche également à convaincre les loueurs de la région.
À Cassis, l’électrification a aussi trouvé sa place avec l’Eden, une Méhari électrique assemblée sur place. En 2023, l’architecte d’intérieur Tristan Auer et son studio en ont imaginé une série baptisée « Sorbet » pour l’Hôtel Martinez, à Cannes. Au programme : une carrosserie blanche et des sièges cannés à la main. Une autre manière de faire entrer cette silhouette familière dans un univers plus contemporain.
2CV Méhari Club Cassis
Avec une 2CV, on ne voyage pas tout à fait comme dans une voiture moderne. La radio tient du luxe, le chauffage reste modeste et la vitesse de croisière invite à regarder le paysage. Ce qui pouvait autrefois passer pour des contraintes fait aujourd’hui partie de son charme.
Cet art de prendre son temps attire désormais des conducteurs qui n’ont pas connu les grandes heures de la 2CV. Le 2CV Méhari Club Cassis entend accompagner cet intérêt et réfléchit à étendre ses savoir-faire en sellerie et en ferronnerie à d’autres modèles emblématiques des années 1990 et 2000, ceux qui ont marqué la jeunesse d’une nouvelle génération.
L’enjeu est de continuer à produire des pièces, d’imaginer de nouveaux modèles et de faire évoluer l’activité sans perdre ce qui la distingue. Pour Bertrand Bruna, c’est la condition pour qu’une passion reste vivante. Les propriétaires de 2CV, eux, résument souvent la chose plus simplement : « La 2CV, c’est pour prendre le temps. »
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