Un grand parfum se reconnaît souvent à sa silhouette avant même de livrer son sillage. Le flacon fixe une émotion dans le verre, il traverse les modes quand la fragrance s’évapore. Derrière ces contenants veillent des joailliers, des maîtres verriers, des couturiers et des sculpteurs qui ont fait du parfum un objet de collection. De l’abeille impériale au cristal contemporain, voici ces écrins entrés dans la légende. Qu’ont-ils en commun, au fond ?
Paris, France, August 18,2018: Guerlain perfumes on display in Galeries Lafayette ; Snehal Pailkar
Tout commence en 1853, l’année du mariage de Napoléon III et d’Eugénie de Montijo. Pour l’impératrice, Pierre-François-Pascal Guerlain compose une Eau de Cologne Impériale et lui dessine un écrin sur mesure. La forme s’inspire du sommet de la colonne Vendôme, les festons rappellent les crinolines du Second Empire, et soixante-neuf abeilles dorées, emblème de l’Empire, se déploient en relief sur la panse. Le verrier Pochet du Courval relève le défi d’une fabrication en semi-série, rare pour l’époque. Séduite, l’impératrice nomme Guerlain parfumeur breveté de sa Majesté. Le Flacon aux Abeilles ne quittera plus la maison. Aujourd’hui encore, il abrite ses colognes, se personnalise à la main et se rehausse d’or fin. Un flacon né d’une commande de cour, devenu le plus ancien blason d’une maison de parfum française.
Vintage Worth Dans La Nuit glass perfume bottle, designed by Rene Lalique ; Simon Curtis
Au tournant du siècle, François Coty juge les flacons de son temps sans caractère. Il traverse la place Vendôme et confie leur dessin à son voisin, le joaillier René Lalique, que le verre attire depuis longtemps. De cette rencontre naît en 1910 le flacon d’Ambre Antique : un verre moulé-soufflé patiné où quatre figures féminines drapées à l’antique tournent autour de la panse, couronnées d’un bouchon en forme de pistil. La collaboration change la carrière du joaillier et fait basculer la parfumerie dans une ère nouvelle, celle du flacon-œuvre produit en série.
Quatorze ans plus tard, Les Parfums Worth commandent à Lalique un écrin pour Dans la Nuit. Ce sera une boule de verre patinée bleu nuit, criblée d’une pluie d’étoiles en relief, coiffée d’un bouchon à croissant de lune. Le motif aura une vie brève : jugé trop proche du logo du savon Ivory, il disparaît au milieu des années 1930. Le flacon, lui, reste un sommet de l’Art déco et l’un des plus recherchés des collectionneurs.
Chanel N°5 ; Neo Preistoria exhibition (Milan 2016) ; Sailko
Les Années folles opposent deux visions du flacon. En 1921, Gabrielle Chanel lance son premier parfum, composé par le nez Ernest Beaux, et prend le contre-pied du décorum ambiant. Son N°5 tient dans un rectangle net, presque nu, pensé pour que seul le jus retienne le regard. La paternité exacte du dessin reste un mystère savamment entretenu, entre trousse de toilette masculine, flasque de Boy Capel et main d’un grand-duc russe. Cinq silhouettes se succéderont sans jamais trahir cette sobriété fondatrice.
Quatre ans plus tard, Guerlain présente Shalimar à l’Exposition internationale des arts décoratifs, où il remporte un prix. Dessiné par Raymond Guerlain et taillé chez Baccarat, son flacon à pied ouvre une autre voie : un éventail de cristal bleu saphir coiffe la fiole, écho aux jets d’eau des jardins moghols. C’est l’un des premiers parfums à oser un bouchon coloré. Deux partis pris opposés, deux légendes de la parfumerie française.
Musée international de la Parfumerie, Grasse ; Xavier de Jauréguiberry
Rivale de Chanel, Elsa Schiaparelli fréquente les surréalistes et fait entrer l’absurde dans la haute couture. En 1937, son parfum Shocking paraît dans un flacon qui ne ressemble à aucun autre : un buste de couturière moulé sur la silhouette de l’actrice Mae West, qui possédait son propre mannequin dans les ateliers de la maison. Le dessin revient à la peintre surréaliste Leonor Fini. Un ruban-mètre enlace le col, un bouquet de fleurs et un petit S signent l’objet. Le tout se love dans un rose vif, cette teinte que la créatrice baptise elle-même « shocking » et impose à la mode. La fragrance revient au parfumeur Jean Carles. Ce corps de verre fera école : un demi-siècle plus tard, le buste corseté ressurgira sur les podiums d’un autre couturier. Le flacon devient sculpture, et la sculpture devient signature.
NINA RICCI – « L’Air du Temps » – (1948) – rouillac
Au sortir de la guerre, Robert Ricci ouvre un département parfums au sein de la maison de couture de sa mère, Nina Ricci. L’Air du Temps paraît en 1948 dans un flacon solaire signé du sculpteur Joan Rebull, une seule colombe gravée sur le bouchon, promesse de liberté retrouvée. Trois ans plus tard, Marc Lalique reprend le dessin et lui donne sa silhouette définitive : deux colombes de cristal aux ailes entrelacées, posées au-dessus d’un tourbillon, symbole d’amour et de paix. Le flacon exige une quinzaine d’opérations de finition à la main, tant sa forme met le cristal à l’épreuve. Robert Ricci tenait à cet oiseau blanc, si peu de temps après les années sombres. La fragrance changera de robe au fil des décennies, mais les deux colombes, elles, continuent de veiller. Peu d’écrins auront porté un message aussi limpide.
Pxhere
Retour à Paris, au début des années 1990. Thierry Mugler, prince des podiums, figure parmi les rares créateurs sans licence de parfum. Avec Vera Strubi et le nez Olivier Cresp, il faut plus de six cents essais avant de tenir Angel, premier grand gourmand de l’histoire, où le patchouli épouse la praline, le caramel et la vanille. Le flacon, une étoile plate à cinq branches dessinée par Jean-Jacques Urcun, décourage d’abord tous les verriers. Après deux ans de recherches, les verreries Brosse inventent un procédé exclusif pour tailler cette comète de cristal bleu. Plusieurs enseignes refusent le parfum, jugé trop audacieux, et le succès leur donnera tort. Angel devient surtout le premier parfum au monde à se recharger, grâce à la Source installée en parfumerie. Un flacon-bijou pensé pour durer, et une intuition écologique très en avance sur son temps.
Un siècle après Coty, la maison Lalique perpétue le geste fondateur. En 2025, sa collection Lalique Art dévoile La Valse Hésitation, un flacon de cristal qui revisite l’univers de René Magritte. Chaque pièce est numérotée et accompagnée d’une recharge d’extrait de parfum, à verser dans le cristal à l’aide d’un entonnoir dédié. L’objet referme la boucle de cette histoire : le verrier qui avait donné ses lettres de noblesse au flacon dialogue de nouveau avec un peintre surréaliste, un demi-siècle après les audaces de la maison Schiaparelli. Le flacon n’a jamais cessé d’être un territoire d’artistes. Entre l’abeille impériale de 1853 et la rêverie de Magritte, une même conviction traverse les décennies : le parfum mérite un écrin à la hauteur de son mystère. Reste à savoir quel flacon, demain, entrera à son tour dans la légende.
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