À Sevrier, sur les rives du lac d’Annecy, la Fonderie PACCARD fond des cloches depuis 1796. Sept générations de fondeurs se sont succédé à sa tête, et plus de cent vingt mille cloches sont sorties de ses ateliers pour rythmer le quotidien de villes et de villages sur toute la planète. Entreprise familiale et savoyarde, elle reste la référence mondiale du bourdon d’église et du carillon. Derrière chaque cloche, une histoire, un timbre et un savoir-faire que rien ne remplace.
Fonderie PACCARD
En 1796, le petit village de Quintal, aux portes d’Annecy, se retrouve sans prêtre et sans cloches. Le curé a refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, les révolutionnaires ont réquisitionné les deux cloches du clocher pour les fondre en canons et en monnaie, et l’église a fermé ses portes. Plus de prêtre, cela veut dire plus de baptêmes, plus de mariages, plus d’enterrements. Les habitants demandent au maire de faire les démarches nécessaires auprès de l’évêque du lieu, afin de rouvrir leur église. L’évêque pose une condition : « vous aurez un prêtre quand vous aurez une cloche dans votre clocher.
Le maire fait alors venir un saintier itinérant réputé, Jean-Baptiste Pitton, et lui cherche un apprenti sachant lire et écrire. Le seul lettré du village se trouve être le maire lui-même. Il a vingt-quatre ans et s’appelle Antoine Paccard. En donnant la main au fondeur, il tombe amoureux du métier et décide de devenir fondeur à son tour. La première cloche PACCARD sonne toujours dans le clocher de Quintal. Elle porte cette inscription : « Si je survis à la Terreur, c’est pour annoncer le Bonheur ».
Les débuts sont difficiles. Il faut attendre la signature du Concordat, en 1801, pour hisser la cloche dans le clocher. Une fois la paix civile rétablie, Antoine multiplie les commandes. La Savoie n’est pas encore française, elle ne le deviendra qu’en 1860, et ses cloches partent vers la France. La fonderie acquiert vite une solide réputation.
Fonderie PACCARD
À la mort d’Antoine, ses fils transfèrent l’usine de Quintal à Annecy-le-Vieux, près de la gare d’Annecy, pour faciliter le transport des cloches. La fonderie y restera plus d’un siècle. C’est là que naissent des cloches devenues légendaires. En 1891, Georges Paccard coule La Savoyarde, la plus grosse cloche de France, installée au Sacré-Cœur de Montmartre. En 1950, le gouvernement américain commande cinquante-quatre répliques de la Liberty Bell, celle qui sonna l’indépendance des États-Unis en 1776, une pour chaque Capitole. Les cloches de la cathédrale Saint-Patrick de New York sortent, elles aussi, des ateliers.
En 1989, l’entreprise s’installe à Sevrier, au bord du lac d’Annecy. Les records continuent. Pour le passage à l’an 2000, PACCARD réalise la plus grosse cloche en volée du monde, trente-trois tonnes, destinée aux États-Unis, dont les douze coups, ont sonné l’entrée dans le troisième millénaire.
Fonderie PACCARD
Dès l’origine, la maison s’intéresse à la musicalité de la cloche. Dans les années vingt et trente, elle développe une technique qui lui est propre. Tout se joue dans la maîtrise du profil, ce dessin intérieur qui détermine le timbre et la note, puis dans l’accordage, un travail d’une grande précision qui consiste à retirer de la matière à l’intérieur de la cloche pour atteindre une justesse parfaite. Cette exigence vaut aux cloches PACCARD la réputation de Stradivarius de la cloche. La fonderie livre les plus grands ensembles, ceux de l’Opéra national, de l’Orchestre de Paris et de Radio France. Les entreprises capables de fabriquer à la fois des bourdons d’église et des carillons de cette qualité musicale se comptent sur les doigts d’une main dans le monde.
Fonderie PACCARD
On dit souvent que la première génération crée une entreprise familiale, que la deuxième la consolide et que la troisième la dilapide. Chez les Paccard, chaque génération a su consolider puis apporter quelque chose de neuf, sans renier l’expertise du passé et en la transmettant. Sept générations plus tard, la huitième se prépare déjà à relever le flambeau.
Il n’existe pas d’école pour apprendre à fabriquer des cloches. La meilleure reste l’atelier. La maison ne pratique pas le compagnonnage au sens strict, mais elle en partage l’esprit. Elle recherche moins des diplômes que des qualités de cœur, des personnes qui aiment l’objet et le geste, puis les forme sur place. L’entreprise emploie vingt-huit personnes, une équipe plutôt jeune que la beauté du métier continue d’attirer.
Au-delà de la coulée, la Fonderie PACCARD fournit une solution complète et fabrique elle-même tous les équipements campanaires : jougs, battants, beffrois, moteurs de volée et de tintement, horloges monumentales. Ce métier de campaniste explique en partie sa force à l’export. Il se découvre au musée de Sevrier, où la maison a construit un clocher pédagogique, un vrai clocher ouvert sur deux côtés qui dévoile ce que cachent d’ordinaire ces lieux confidentiels.
Notre-Dame Basilica, Ho Chi Minh City, Vietnam ; Wikimedia
Quatre-vingts pour cent de la production part à l’étranger, et les cloches les plus monumentales sont souvent destinées à l’international. La maison travaille aujourd’hui beaucoup pour le Vietnam, où les catholiques, dix à quinze pour cent de la population, remplissent des églises devenues trop petites que les fidèles reconstruisent sans cesse. « Le concept de catholiques non pratiquants n’est pas compréhensible pour un Vietnamien. Les églises sont pleines, elles sont trop petites et poussent comme des champignons », explique Anne Paccard, directrice générale de la maison. La cathédrale de Bùi Chu, près de Hanoï, reçoit ainsi une sonnerie PACCARD dont le bourdon pèse trois mille cinq cents kilos. Chaque année, entre trois et quatre cents cloches sortent des ateliers.
Depuis une trentaine d’années, la maison propose aussi de couler les cloches sur place, à la demande de communes qui souhaitent associer leur population à l’événement. Près de quarante coulées sur site ont ainsi eu lieu. Le four, le maître fondeur et les fondeurs se déplacent, et des ateliers initient les enfants à la technique de la cire perdue. En 2010, une coulée s’est même tenue dans les jardins du Luxembourg, au Sénat, pour l’anniversaire du rattachement de la Savoie à la France, avec une réplique de la Savoyarde à l’échelle un sixième, aujourd’hui exposée au palais. D’autres ont eu lieu jusqu’en Martinique et, plus récemment, à Pioggiola, village de quatre-vingt-deux habitants de la Balagne, en Corse.
En 1999, la Fonderie Paccard crée Ars Sonora®, un concept de sculptures musicales qui sort les cloches du clocher pour les donner à voir et à entendre. Les cloches deviennent la matière première d’une œuvre d’aménagement urbain, alliant musicalité et design architectural. Le concept a trouvé son aboutissement en 2022 avec un nouveau record du monde : la plus grande sculpture musicale de la planète, trente-deux mètres de haut et soixante-trois cloches, réalisée pour l’université de Tampa, en Floride. De la conception des plans à l’installation sur site, tout a été pensé et fabriqué en Pays de Savoie. Un documentaire en quatre épisodes, Ars Sonora Tampa, retrace cette aventure humaine et technique.
Récompense de ce parcours, la maison a reçu cette année la Palme d’or de l’artisanat d’art et le diplôme de mérite national, distinction décernée chaque année à une petite poignée d’entreprises seulement. Une reconnaissance de plus pour une maison qui travaille sur le temps long. « Les cloches, c’est un objet qui dure des siècles. La cloche de l’an 2000, c’est presque encore une actualité pour nous », sourit Anne Paccard. « C’est appréciable de ne pas être toujours dans la course. »
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