Il tient dans une main, crache un rectangle blanc bordé de son liseré caractéristique, et impose une règle qu’aucun smartphone n’a jamais su imiter : on ne recommence pas. Une pression, un déclic, un cliquetis de rouleaux, et l’image apparaît lentement sous les yeux, comme une pensée qui remonte à la surface. Le Polaroïd n’a jamais été le plus fidèle des appareils, ni le plus net, ni le plus économique. Il est autre chose : un objet qui a fait de l’attente un plaisir et de la photographie un geste que l’on offre.
Valeriia Miller ; Unsplash
Tout commence par une impatience. En 1943, à Santa Fe, l’inventeur américain Edwin Herbert Land photographie sa fille Jennifer, alors âgée de trois ans. L’enfant lui demande pourquoi elle ne peut pas voir tout de suite la photo qu’il vient de prendre. La question, banale, obsède le physicien. Land n’est pas un rêveur : depuis 1932, il travaille sur la polarisation de la lumière, a mis au point un filtre qui élimine les reflets, et a fondé en 1937 la Polaroid Corporation, d’abord spécialisée dans les verres polarisants et les lunettes anti-éblouissement livrées à l’armée pendant la guerre. Le nom lui-même dit le projet : polar, pour la polarisation, et le suffixe -oid, qui suggère la ressemblance, la transformation du réel. De cette question d’enfant naît une idée folle pour l’époque : et si une photographie pouvait se développer toute seule, en moins d’une minute, hors du laboratoire ?
Daderot ; Wikimedia
Il faut cinq ans à Land pour donner corps à l’intuition. En 1948, la Polaroid Corporation présente le Model 95, premier appareil à développement instantané de l’histoire. Le principe tient du prodige : plus de pellicule à confier à un laboratoire, plus de tirage à attendre pendant des jours. On vise dans un viseur, on déclenche, on patiente soixante secondes, et une image en tons sépia surgit d’elle-même. En 1950 arrive une véritable version noir et blanc, puis, en 1963, le film couleur. L’Amérique s’entiche de l’objet : posséder un Polaroïd, c’est pouvoir immortaliser l’anniversaire, le voyage, le nouveau-né, sans intermédiaire. La photographie cesse d’être une opération technique différée pour devenir un plaisir immédiat, presque un jeu de société. Pour la première fois, on regarde ensemble une image apparaître.
Thomas Backa ; Wikimedia
La marque connaît son heure de gloire absolue en 1972 avec le SX-70. L’objet est un bijou d’ingénierie : un boîtier reflex pliable, gainé de cuir et de chrome, qui se glisse dans une poche et éjecte tout seul un cliché carré qui se développe à l’air libre, sans qu’il faille peler ou essuyer quoi que ce soit. Le photographe et cinéaste Wim Wenders, arrivé aux États-Unis cette année-là, en garde le souvenir d’une merveille technologique : « À l’aube de l’ère numérique, c’était la promesse de ce qui allait venir. » Christopher Bonanos, biographe de la firme, compare volontiers Polaroid à Apple, et Edwin Land à un Steve Jobs avant l’heure — même génie du produit, même culte de l’objet désirable. Le carré blanc, cadré au centre, devient une signature visuelle mondiale. Un demi-siècle plus tard, Instagram lui empruntera sa forme et sa promesse.
The U.S. National Archives; Picryl
Très vite, le Polaroïd cesse d’être un simple appareil familial pour devenir un instrument de création. Andy Warhol en fait un compagnon permanent, mitraillant la Factory et ses égéries, Debbie Harry, Grace Jones, une jeune Madonna, dans ces portraits frontaux, contrastés et nonchalants devenus iconiques. David Hockney assemble ses clichés instantanés en vastes collages cubistes. Ansel Adams, Robert Mapplethorpe, Helmut Newton, Guy Bourdin, Paolo Roversi, Nobuyoshi Araki : tous éprouvent les limites du format, séduits par son grain, ses couleurs légèrement irréelles et cet objet unique produit entre le photographe et son sujet. Car là est la singularité du Polaroïd : chaque image est une pièce unique, sans négatif, impossible à reproduire à l’identique. On ne tire pas un Polaroïd en dix exemplaires ; on le donne, ou on le garde. L’appareil de grande consommation devient, entre les bonnes mains, un médium d’atelier.
Il faut dire un mot de ce qui fait, physiquement, un Polaroïd : ce large bord blanc, plus épais en bas, où l’on écrivait autrefois un prénom, une date, un lieu. Ce cadre n’était au départ qu’une contrainte technique ; la languette contenant les réactifs chimiques du développement ; mais il est devenu la signature même de l’objet, au point qu’Instagram en fera une icône d’application. Le charme du pola tient justement à ses imperfections : couleurs qui virent au pastel, contrastes capricieux, dominantes imprévisibles, halos de lumière. Chaque image est une petite loterie chimique, dépendante de la température, du temps de pose, de la manière dont on la protège pendant qu’elle se révèle. À l’ère de la retouche et du pixel parfait, cette part d’accident est précisément ce qui séduit : le Polaroïd ne ment pas sur ce qu’il est, un objet vivant, daté, faillible et par là même émouvant.
Athena Sandrini ; Pexels
Le règne a une fin. Dès 1976, Kodak tente de percer le marché de l’instantané ; Polaroid attaque en contrefaçon et, après des années de procédure, obtient gain de cause à l’orée des années 1990 ; Kodak, condamné à verser près de 900 millions de dollars, doit abandonner ses appareils instantanés. Mais la vraie menace vient d’ailleurs. En 1998, le japonais Fujifilm lance sa gamme Instax, plus accessible ; surtout, la photographie numérique bouleverse tout. Pourquoi attendre, pourquoi payer une cartouche coûteuse, quand un écran affiche l’image aussitôt et gratuitement ? La firme de Land, qui produisait jusqu’à cent vingt millions de cartouches par an à son apogée, vacille. Elle dépose le bilan une première fois en 2001, se cherche du côté des imprimantes et d’hybrides numériques vite oubliés ; la chanteuse Lady Gaga en sera même brièvement directrice artistique à partir de 2010 ; puis, en 2008, cesse la production de films argentiques et ferme son usine d’Enschede, aux Pays-Bas.
Impossible Project PX 680 film pack for Polaroid 600-type cameras ; Sgroey; Wikimedia
L’histoire aurait pu s’arrêter là, sur une usine éteinte. Elle rebondit grâce à une poignée d’irréductibles. Le soir de la fermeture d’Enschede, le docteur autrichien Florian Kaps, l’ingénieur André Bosman et d’anciens salariés décident de racheter les machines pour relancer la fabrication des films instantanés. Le projet paraît si déraisonnable qu’ils le baptisent The Impossible Project. Tout est à réinventer : les composants chimiques d’origine ont disparu du commerce, il faut reformuler les émulsions de zéro. Les premiers films, en noir et blanc, sont capricieux, imprévisibles, sensibles à la lumière, mais ils existent, et les fans ressortent leurs vieux boîtiers. La chimie s’améliore en 2015, gagne en stabilité, puis, en 2017, Impossible rachète la marque et le nom pour renaître sous le label Polaroid Originals, avant de reprendre simplement le nom mythique de Polaroid. L’impossible avait tenu bon.
Taha Berk Tekin ; Unsplash
Le retour du Polaroïd n’a rien d’un hasard nostalgique isolé. Il s’inscrit dans le même mouvement que le vinyle ou l’argentique : le désir d’objets tangibles dans un monde devenu abstrait. Anna Duque y González, commissaire de l’exposition The Polaroid Project, le formule bien : « Le Polaroïd était un vrai média social, du temps où être social supposait encore la présence des gens. On regardait l’image se développer ensemble, on la donnait. » L’instantané impose une économie du geste que le numérique a effacée : une cartouche coûte cher, on ne mitraille pas, chaque déclenchement compte. Il y a aussi, pour toute une génération, le soulagement d’une image qui n’ira nulle part ; pas de sauvegarde dans le cloud, pas de mise en ligne embarrassante, une photo qui reste entre les mains de ceux qui étaient là. Le Polaroïd offre ce que l’écran ne donnera jamais : l’imperfection, l’attente, et l’objet.
Oleg Ivanov ; Unsplash
Pour un collectionneur, le Polaroïd occupe une place à part, parce qu’il est deux objets en un. Il y a le boîtier, le SX-70 en cuir et chrome, le OneStep de 1977, les modèles 600 des années 1980 aux couleurs vives, recherché pour son dessin, sa mécanique, son statut d’icône du design industriel du XXe siècle. Et il y a l’image : ce carré unique, non reproductible, qui prend une valeur documentaire et affective que peu de tirages numériques atteindront. Les portraits Polaroïd de la Factory se négocient aujourd’hui en salle des ventes ; les clichés anonymes eux-mêmes, chinés en brocante, séduisent pour leur grain et leur mélancolie. Posséder un Polaroïd, ce n’est pas seulement détenir un appareil rétro : c’est garder la trace d’une certaine idée de la photographie, où l’image était un objet que l’on tenait, que l’on montrait, et que l’on offrait. Ce qui est beau, décidément, ne se démode pas.
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