À Strasbourg, sous l’enseigne du Studio Wunderkammera, Vincent Chaudron réalise des portraits au collodion humide, un procédé photographique de 1851. Chaque image naît sur une plaque de verre, préparée et révélée à la main, sans retouche ni filtre. Graphiste, enseignant et photographe de rue, il mène cette pratique au rythme lent de la chimie, à l’écart du flux des images. « Prendre un portrait, c’est un peu une forme de danse : il y a celui qui prend la photo et celui qui pose », dit-il.
Studio Wunderkammera
Le collodion humide appartient à l’âge d’or des premiers portraits photographiques. Mis au point en 1851 par le Britannique Frederick Scott Archer, il permet alors d’obtenir des images d’une précision inédite, avant de céder du terrain aux procédés plus rapides. Quelques passionnés le font revivre aujourd’hui. Sa force tient à la matière elle-même : le sel d’argent qui réagit avec le collodion possède une présence physique dans la plaque, une profondeur métallique. « Il y a un côté brillant et un peu noble à travers le matériau utilisé, l’argent », précise le photographe.
Autre particularité, la sensibilité de la plaque reste très faible, de l’ordre de 1 à 2 ISO, là où une pellicule courante monte de 200 à 3 200 ISO. Cette faible sensibilité fait du collodion humide le procédé le plus défini et le plus net jamais atteint, aujourd’hui encore. Chaque plaque est unique : préparée à la main, sensibilisée dans un bain de nitrate d’argent, exposée puis révélée sur-le-champ. Rien ne se reproduit.
Studio Wunderkammera
Le lien de Vincent Chaudron avec l’image remonte à ses études d’arts appliqués à Strasbourg, prolongées par un BTS en communication visuelle orienté graphisme et publicité. À la même période, il commence à photographier, en numérique d’abord. Flâneur assidu des brocantes, il développe un goût pour les objets anciens et, très vite, pour le matériel photographique autant que pour la pratique. L’argentique gagne du terrain, puis le polaroïd, puis des procédés plus anciens encore.
La photographie reprend une place centrale pendant le confinement, lorsque son activité principale s’arrête. Il se tourne vers la photographie de rue, qu’il pratique toujours, avant de croiser le collodion humide au détour d’un fil d’actualité. Les algorithmes, dit-il, ramènent parfois vers des objets qui avaient toujours été là. Il comprend aussitôt qu’il tient là son procédé. Aujourd’hui, Vincent Chaudron partage son temps entre la photographie, un bar-restaurant dont il est copropriétaire et des cours de graphisme.
Studio Wunderkammera
Sous l’enseigne du Studio Wunderkammera, nom qui associe le cabinet de curiosités allemand, la Wunderkammer, et la caméra, Vincent Chaudron a fait de la lenteur un parti pris. « Avec le développement de l’IA et cette surproduction de l’image, reprendre du temps pour construire une image, c’était une manière de prendre ce modèle à contre-pied », explique-t-il.
Le collodion humide impose ce temps. La plaque se prépare au moment même de la prise de vue, car l’émulsion doit rester humide. La séance mêle l’accueil du modèle, le travail de la lumière, le cadrage à la chambre photographique, puis un aller-retour au laboratoire : nettoyer la plaque de verre, couler le collodion, la plonger dans le bain de nitrate d’argent, la glisser dans le châssis, réaliser la prise de vue, puis révéler l’image à la chimie. Seule concession à la modernité, des flashs très puissants viennent compenser le manque d’ultraviolets auquel le procédé reste sensible.
Studio Wunderkammera
Lui qui pratique aussi la photographie de rue confie une réticence envers le portrait posé. À chaque séance, il cherche donc l’expression la plus naturelle possible, quitte à guider le modèle vers un peu de retenue ou, au contraire, un peu d’excès. Un dialogue silencieux s’installe, où le photographe jauge ce qu’il perçoit de la personne en face.
Ce temps long rejoint celui des débuts de la photographie. Les longues poses expliquaient d’ailleurs les visages fermés des portraits anciens : tenir vingt à trente secondes se fait plus aisément avec une expression neutre qu’avec un large sourire. Au bout de cette patience, Vincent Chaudron vise quelque chose de plus rare. « J’ose espérer qu’on peut saisir, à travers une photo, le côté un peu plus profond d’une personne », confie-t-il.
Le procédé se décline sur deux supports. Sur plaque de verre, l’ambrotype apparaît en négatif et se révèle en positif dès qu’un fond noir est placé derrière : la plaque est alors refermée de façon hermétique, ce qui la protège durablement. Sur plaque de métal, aujourd’hui l’aluminium, le ferrotype reçoit un vernis protecteur. Bien traités, ces objets traversent le temps : certains ambrotypes des années 1850 nous sont parvenus intacts.
C’est cette matérialité que revendique le Studio Wunderkammera, dont la devise résume l’esprit : chaque portrait est un rituel, chaque plaque une relique. Les séances se déroulent sur rendez-vous, au studio strasbourgeois. Ce qui anime Vincent Chaudron tient finalement en peu de choses : redonner au portrait sa présence et son poids, et saisir, une plaque après l’autre, un peu de la personne qui pose.
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