L'art de durer : neuf objets devenus mythes

Qu’est-ce qui fait qu’un objet devient iconique ? Sa silhouette reconnaissable au premier coup d’œil, sa capacité à se réinventer sans se trahir, sa présence familière d’une génération à l’autre. D’une chaise que l’on identifie sans même voir le logo à un sac qui traverse les armoires depuis quatre décennies, ces pièces partagent un même ADN : avoir transformé la fonction en forme, la forme en symbole, et le symbole en mémoire partagée. Tour d’horizon de neuf objets que le temps n’a pas usés.

Le design qui a façonné nos intérieurs

Du mobilier d’auteur, on en fabrique chaque année par milliers. Mais certaines pièces, conçues il y a un demi-siècle ou davantage, n’ont jamais quitté les ateliers qui les ont vues naître. Voici trois d’entre elles.

Une silhouette née d'une seule pièce

Verner Panton imagine au début des années 1960 ce qui deviendra la première chaise en porte-à-faux jamais produite en plastique d’une seule pièce. Une prouesse technique autant qu’une déclaration esthétique : la lettre S faite siège, fluide, débarrassée de tout pied apparent. Vitra entreprend la production en série à partir de 1967. Soixante ans plus tard, la silhouette traverse les intérieurs minimalistes comme les décors pop, du musée au studio photo. Sa forme — courbe, monolithique, joyeuse dans ses coloris vifs — résume à elle seule l’audace du design scandinave et l’optimisme des Sixties. Elle figure dans les collections du MoMA à New York comme du Vitra Design Museum de Weil am Rhein. Rares sont les chaises devenues à ce point un signe culturel à part entière.

Le siège qui a peuplé les terrasses parisiennes

Chaise A ; Tolix

Xavier Pauchard met au point dans les années 1930 un siège en acier galvanisé qui répond à un besoin précis : équiper les terrasses parisiennes d’une assise légère, empilable et résistante aux intempéries. Le modèle A, créé en 1934, s’impose si vite qu’on le retrouve sur le paquebot Normandie, dans les cafés du PMU comme dans les ateliers d’artisans. Son secret tient à une économie de moyens : une tôle pliée, percée, soudée, qui le rend à la fois indestructible et gracieux. Dans les années 2000, designers et restaurateurs le redécouvrent : il s’invite dans les lofts new-yorkais et les rooftops berlinois, sans rien changer à sa ligne. La manufacture bourguignonne, installée à Autun, le produit aujourd’hui encore selon les mêmes gestes hérités du fondateur.

La modularité, avant l'heure

Kartell, Componibili

En 1967, Anna Castelli Ferrieri dessine pour Kartell un module de rangement qui rompt avec toutes les conventions du mobilier domestique. Plus de portes battantes, plus de bois, plus de quincaillerie : des cylindres empilables en ABS coloré, dont l’ouverture coulissante revendique fièrement la modernité du plastique industriel. La pièce s’appelle Componibili (« composable » en italien) et son nom en dit long. On choisit deux, trois, cinq éléments, on les empile à sa guise, on modifie la hauteur au gré des besoins. Cette modularité visionnaire préfigure tout un pan du design contemporain. Toujours produit sans modification par Kartell, le module figure dans les collections du Centre Pompidou et du MoMA. À elle seule, cette pièce a contribué à anoblir le plastique comme matériau de design noble et durable.

Compagnons fidèles du quotidien

D’autres objets ne se contentent pas de meubler les pièces : ils se glissent dans les poches, les cartables, les caisses à jouets. Leur force vient de cette intimité de tous les jours.

Le couteau qui tient dans une poche d'uniforme

Victorinox

L’histoire commence en 1884, lorsque le coutelier Karl Elsener ouvre un atelier dans le canton de Schwytz. Sept ans plus tard, il livre à l’armée suisse son premier couteau de soldat — lame, poinçon, ouvre-boîte, tournevis, manche en bois — qui doit tenir dans une poche d’uniforme. En 1897 naît le « couteau d’officier », plus raffiné, et c’est cette version qui essaime ensuite dans le monde entier. Le nom Victorinox apparaît plus tard : il combine Victoria, prénom de la mère du fondateur, et inox, en hommage à l’acier inoxydable adopté en 1921. Embarqué par la NASA dans ses missions, glissé dans les sacs à dos des randonneurs comme dans les tiroirs des bureaux, l’objet est exposé au MoMA depuis la fin des années 1970. Une icône d’ingénierie miniature.

La géométrie qui a appris à jouer aux enfants du monde

Stilfehler ; Wikimedia

La forme exacte que connaissent tous les enfants du monde, un cylindre tube à l’intérieur, des plots à l’extérieur, est brevetée par Godtfred Kirk Christiansen le 28 janvier 1958. Cette géométrie permet ce qui n’existait pas avant : un système d’emboîtement universel, où une brique de 1958 s’assemble parfaitement avec une brique sortie d’usine aujourd’hui. Le nom vient du danois leg godt, « bien jouer ». Depuis, des centaines de milliards de briques sont sorties des usines de Billund. La marque a su évoluer (Star Wars, Harry Potter, kits architecture, gammes adultes) sans jamais trahir le principe d’origine. Designers, architectes, artistes contemporains comme Ai Weiwei en ont fait une matière première à part entière. Au-delà du jouet, la brique Lego est devenue un langage de construction partagé par toutes les générations.

Le cartable qui a pris la rue

Matti Blume ; Wikimedia

À la fin des années 1970, les écoliers suédois souffrent du dos. La marque Fjällräven, fondée en 1960 par Åke Nordin pour fabriquer du matériel de randonnée, conçoit alors un cartable d’un nouveau genre : carré, à bretelles larges et plates, taillé dans un Vinylon F résistant à l’eau, doté d’une poignée qui permet aussi de le porter à la main. Le sac Kånken (« se transporter » en suédois) est lancé en 1978. Quatre décennies plus tard, il a quitté les cours d’école pour devenir un accessoire générationnel, croisé dans les rues de Tokyo, de Brooklyn ou de Paris. Sa palette d’une centaine de coloris en fait un objet identitaire autant qu’utilitaire. Le logo en forme de renard polaire, animal totem de la marque, s’est imposé comme l’un des emblèmes du casual scandinave.

Symboles d'excellence et de style

Restent les objets qui n’ont jamais tu leur ambition : devenir des marqueurs, des références, des pièces transmissibles. Ceux que l’on associe à un poignet, à un pied, à un bras.

La montre à l’origine de la plongée moderne

Oyster Perpetual Submariner Date ; Rolex / Florian Joye

Présentée à Bâle en 1953, la Submariner devient la première montre-bracelet garantie étanche jusqu’à 100 mètres de profondeur. Sa lunette tournante graduée, l’innovation décisive, permet aux plongeurs de mesurer leur temps d’immersion d’un coup d’œil. Rolex affine peu à peu un design qui n’a pratiquement pas bougé depuis : index lumineux, aiguille Mercedes, bracelet Oyster. Sean Connery la porte au poignet dans Dr. No en 1962, scellant son statut d’icône bien au-delà du monde sous-marin. Aujourd’hui, la Submariner figure parmi les montres les plus reconnaissables et collectionnées de la planète, recherchée pour la justesse de ses proportions autant que pour la profondeur de son histoire. Chaque génération de plongeurs, de cinéphiles ou d’amateurs d’horlogerie y projette sa propre fascination, et y trouve son compte.

La basket qui a tout traversé

Tlc3707 ; Wikimedia

Marquis Mills Converse fonde sa manufacture de chaussures en 1908, à Malden, dans le Massachusetts. Neuf ans plus tard, en 1917, il lance une basket de basket-ball : tige montante en toile, semelle en caoutchouc moulé, étoile cousue sur la cheville. Le modèle s’appelle All Star. En 1932, le joueur Chuck Taylor, devenu ambassadeur de la marque, voit son nom ajouté sur le patch de cheville … il y est resté depuis. Sortie des terrains de sport dans les années 1950, la Converse s’est invitée partout : aux pieds des soldats américains pendant la guerre, des rockers des sixties, des skaters californiens, des grunges de Seattle, des stars du hip-hop, des présentateurs de plateau. Plus d’un milliard de paires ont été vendues à travers le monde. Peu d’objets manufacturés peuvent revendiquer une telle longévité visuelle, sans retouche majeure.

Le sac né d'un voyage en avion

Tatanka005 ; Shutterstock

L’anecdote est célèbre. En 1981, Jane Birkin voyage de Paris à Londres et déverse, par maladresse, le contenu de son panier en osier dans l’allée de l’avion. À côté d’elle, Jean-Louis Dumas, alors patron d’Hermès, propose de lui dessiner un sac plus pratique. Trois ans plus tard naît le Birkin : cuir précieux, fermoir orné de cadenas, lignes nettes héritées du Haut à courroies de la maison. Chaque exemplaire est confectionné par un seul artisan, qui peut y consacrer plusieurs dizaines d’heures, dans l’un des ateliers français de la maison. Devenu objet de désir et de spéculation, le Birkin se transmet, se cote, prend parfois de la valeur à la revente. Sa rareté volontaire en a fait, en quarante ans, le symbole le plus durable du luxe artisanal contemporain.

Neuf pièces, neuf récits, une même évidence : ces objets ne sont jamais devenus des reliques. Ils continuent de vivre, parce qu’à chaque génération, quelqu’un découvre que la forme, parfois, suffit à raconter une époque.

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