Au 10 rue de Bruxelles, à quelques pas du Moulin Rouge, deux lanternes rouges signalent discrètement l’entrée d’un hôtel 5 étoiles qui tient davantage du cabinet de curiosités que du palace. La Maison Souquet occupe les murs d’une ancienne maison de plaisir inaugurée en 1905. Vingt chambres et suites, trois salons, un spa secret sous une voûte étoilée : chaque recoin raconte un fragment de la Belle Époque. Yoni Aïdan, cofondateur de la Collection Maisons Particulières, nous a reçus dans ce décor envoûtant pour raconter la genèse d’un lieu pensé jusqu’au dernier détail.
Maison Souquet
La Maison Souquet aurait pu se contenter d’évoquer la Belle Époque avec élégance. Mais en fouillant les archives, Yoni Aïdan et son associée Sylviane Sanz ont découvert que le bâtiment avait réellement abrité une maison de plaisir, ouverte en 1905 au pied de la Butte et refermée dès 1907. Aucune photographie d’époque n’a survécu. Plutôt que d’inventer, les deux fondateurs se sont immergés dans les plans et les codes architecturaux de ces établissements, minutieusement documentés par les historiens. « Il y a une histoire authentique à raconter, confie Yoni Aïdan. Le fait de nous être appuyés sur quelque chose de vrai participe au supplément d’âme de la maison. » C’est sur cette trame que les trois salons ont été recomposés selon les usages de l’époque : un club réservé aux hommes, un salon de présentation où les courtisanes recevaient leurs admirateurs, un fumoir pour le dernier cigare avant l’aube.
Maison Souquet
Dès le premier salon, le visiteur comprend que rien ici n’a été improvisé. Les boiseries sculptées, le cuir de Cordoue et les émaux aux accents mauresques du salon des Mille et une Nuits ont été achevés en 1895 pour un aristocrate belge, dans son hôtel particulier de Bruxelles. La ville s’apprêtait à préempter l’ensemble. Les fondateurs l’ont acquis juste avant, et des compagnons menuisiers ont passé six mois en atelier à réadapter chaque panneau aux dimensions de la maison. La cheminée monumentale du bar provient du même lot, tout comme les portes en vitraux sertis de bronze qui relient les deux salons, l’un des détails les plus remarquables de la réalisation. Pour réunir ces trésors, les fondateurs se sont entourés de Laurence Esnol, art advisor, dont le regard et le réseau ont permis de dénicher le décor du salon des Mille et une Nuits, les tableaux, les sculptures et les nombreux objets de curiosité qui peuplent aujourd’hui la maison. Certains ont trouvé leur place par une sorte d’évidence poétique. Yoni Aïdan désigne le lustre qui surplombe la rotonde : « Ses douze élégantes ont été achetées parce qu’elles faisaient sens dans une ancienne maison de plaisir. Et dans la boiserie, quatre-vingt-deux têtes d’hommes sont sculptées à la main. Aujourd’hui, pour l’éternité, ces hommes les regardent. »
Jacques Garcia a remeublé les appartements privés de Louis XIV à Versailles et aménagé les salles du mobilier XVIIIe au Louvre. Pourtant, à la Maison Souquet, sa première création aux côtés des fondateurs, le décorateur s’est investi avec une intensité toute particulière. « Jacques Garcia était là chaque semaine. Nous avons passé des dizaines d’heures ensemble à sélectionner les tissus, chambre par chambre, à valider chaque œuvre. Son implication, son œil, son expertise : ça change tout. » Jacques Garcia a dessiné chaque tête de lit dans une forme et un habillage différents, imaginé le mobilier sur mesure, conçu les lampes en forme de cœur dont chaque piétement varie d’une pièce à l’autre. Un cache en cuir gaufré dissimule même la télécommande de la climatisation. Derrière cette minutie, le fondateur salue également ses artisans : menuisiers de l’atelier Sema, tapissiers de l’atelier des Carmes, doreurs, quincailliers de la maison Rémy Garnier. « Ce type de projet ne peut exister que grâce à des savoir-faire extraordinaires. »
Maison Souquet
Chaque chambre porte le nom d’une figure de la Belle Époque : La Belle Otero, La Païva, Liane de Pougy, Cléo de Mérode, Carmen. Et chacune possède son propre univers. Du style Empire au japonisme, du Napoléon III à l’Art déco, deux mille mètres d’étoffes et cent vingt références de tissus habillent ces vingt écrins. La chambre de Rita enveloppe ses hôtes dans un tissage de milliers de plumes de paon. Celle de Rose, la plus petite, convoque ce que Baudelaire appelait le « beau bizarre » : c’est aussi celle que le fondateur préfère. « On a véritablement l’impression d’être dans une boîte à bijoux », glisse-t-il. Dans la suite de la Belle Otero, un portrait signé Giovanni Costa, acquis aux enchères aux États-Unis, est arrivé deux ans et demi après l’ouverture : la chambre attendait le bon tableau, et il a fallu cette patience pour le dénicher.
Maison Souquet
Au sous-sol, derrière une porte que seuls les résidents peuvent ouvrir, le « Salon d’Eau » de la Maison Souquet est probablement son trésor le mieux gardé. Jacques Garcia y a peint à la feuille d’or une voûte céleste dont les étoiles brillent sur un ciel bleu cobalt, au-dessus d’un bassin de nage de dix mètres prolongé par un hammam et une salle de soins. Chaque résident dispose d’un créneau privatif d’une heure. Un guest relations vient le chercher en chambre, en peignoir et chaussons, et l’accompagne jusqu’à cet espace préparé pour lui seul. « Ce degré d’attention ne peut véritablement être offert à chacun des hôtes que dans une maison à taille très confidentielle, souligne Yoni Aïdan. Le format d’hôtel particulier de Maison Souquet, avec seulement vingt chambres et suites, nous permet de préserver cette relation intime et profondément personnalisée avec chaque client. » Cette intimité absolue, dans un cadre d’une beauté presque irréelle, transforme le séjour en parenthèse enchantée.
WeAreKollectors Magazine
La Maison Souquet a ouvert en mars 2015. Onze ans plus tard, Yoni Aïdan continue de chiner, avec une passion héritée de son père, collectionneur et galeriste. La semaine précédant notre visite, il venait d’acquérir aux enchères les œuvres complètes de Shakespeare dans une édition de 1880, traduites par François-Victor Hugo. « La bibliothèque de Maison Souquet est exclusivement composée d’éditions antérieures à 1905, afin d’offrir à nos hôtes l’émotion d’une bibliothèque telle qu’elle aurait pu apparaître au jour de l’inauguration de la Maison par Madame Souquet ». Un mois plus tôt, un second tableau d’Émile Baes rejoignait la collection, encore sans destination précise. « Nous avons souvent acheté des pièces sans savoir où elles iraient. Elles trouvent leur place, toujours. » Autour de lui, une vingtaine de collaborateurs entretiennent la même ferveur, avec le même souci de faire de chaque séjour un souvenir durable. « Après onze ans, ce qui me rend le plus fier, c’est d’avoir une équipe qui prend tant de plaisir à faire plaisir. »
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