À Lurcy-Lévis, dans le nord de l’Allier, dix hectares de béton ont dormi pendant vingt ans. Ancien centre de formation des PTT, inauguré en 1982 puis fermé en 1992, le site est racheté à France Télécom en 2003 par Sylvie et Gilles Iniesta. Pendant plus d’une décennie, le couple cherche ce qu’il pourrait bien en faire. La réponse arrive un matin de janvier 2015… Treize bâtiments vides, des kilomètres de murs et une intuition : faire de cette friche un lieu entièrement consacré au street art. Aujourd’hui, les façades accueillent les œuvres d’artistes venus de 71 pays. « Il n’existait pas de résidence pour le street art. Nous nous sommes dit que nous allions la créer. »
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Le 22 janvier 2015, Sylvie Iniesta traverse la friche avec Bijou, son petit chien. Autour d’elle : des broussailles, des façades grises, treize bâtiments désertés. Rien, ou presque, ne laisse deviner ce que le lieu deviendra. Puis elle regarde les murs autrement. Elle rentre chez elle, ouvre son ordinateur et tape un mot qu’elle connaît à peine : « graff… graffiti… ». Les dix jours suivants, le couple passe des heures à découvrir un univers dont il ignorait presque tout.
Gilles Iniesta, lui, considérait jusque-là le graffiti comme une dégradation sans grand intérêt. Il raconte aujourd’hui cet ancien jugement avec l’ironie de celui que la réalité a depuis largement détrompé. À mesure qu’ils se documentent, le couple néophyte comprend surtout ce qui manque au mouvement : un lieu permanent. Le street art vit alors principalement dans les friches promises à la démolition, les festivals de quelques jours et les commandes publiques. Les œuvres sont éphémères, les lieux aussi.
Et si cette fragilité était précisément la raison de créer un endroit où les artistes pourraient prendre leur temps ?
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La musique a ses résidences. La danse aussi, comme le théâtre, la sculpture ou l’écriture. Le street art, lui, s’est longtemps développé ailleurs : dans la rue, sur des murs disponibles, souvent en marge des institutions. Son histoire n’incitait pas forcément à demander un atelier. On prenait l’espace que l’on trouvait. Gilles et Sylvie Iniesta ne voient pas l’obstacle. Ils voient dix hectares disponibles.
En mai 2015, un graffeur de Clermont-Ferrand accepte leur invitation et arrive avec quatre camarades. Cinq artistes, des caisses de bombes et un premier mur. Les fondateurs observent, écoutent et comprennent que quelque chose est en train de prendre forme.
Street Art City est officiellement lancé en mars 2016 et ouvre au public en avril 2017. Le lieu se présente alors comme la première résidence permanente au monde consacrée aux arts urbains. D’autres initiatives ont depuis vu le jour, mais aucune ne reproduit exactement cette combinaison : une résidence d’artistes, un espace d’exposition à ciel ouvert et dix hectares entièrement dédiés au street art.
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Dans un festival, la peinture s’arrête lorsque le programme touche à sa fin. Les bombes sont rangées, l’artiste repart et la fresque reste là où elle en est. À Lurcy-Lévis, le calendrier s’adapte à l’œuvre. « Si un artiste a besoin de deux jours de plus pour terminer sa fresque, nous décalons son train. Il partira plus tard, et il finira son mur », explique Gilles Iniesta. La différence paraît minime. Elle change pourtant tout. Le temps n’est plus une contrainte imposée à l’artiste : il devient une composante de son travail.
Jusqu’à dix artistes peuvent séjourner simultanément sur le site. Ils sont logés, nourris, approvisionnés en matériel et accompagnés par l’association et ses onze salariés. Le reste leur appartient : la nacelle, la façade, l’échelle du mur et surtout le temps nécessaire pour aller au bout de leur idée. C’est peut-être là que se joue la singularité de Street Art City : offrir aux artistes ce que la rue leur refuse souvent, la possibilité de laisser une œuvre grandir sans avoir à courir après l’horloge.
Quatre étages, de longs couloirs et des portes numérotées. Autrefois, le bâtiment accueillait les stagiaires des PTT. Aujourd’hui, il abrite l’une des expériences les plus singulières de Street Art City : l’Hôtel 128.
Cent vingt-huit chambres d’une dizaine de mètres carrés, confiées chacune à un artiste, du sol au plafond. À la clé : trois toiles réalisées sur place. Le visiteur pousse une porte, la referme derrière lui et se retrouve seul dans un décor entièrement pensé par l’artiste. Ici, pas de distance avec l’œuvre : on entre dedans. Certains créateurs ont même dissimulé des objets dans les placards ou dans les recoins des pièces, pour ceux qui prennent le temps de chercher. Une lampe frontale peut alors devenir un outil de visite aussi important que le regard.
Trois saisons (2017, 2018 et 2019) ont suffi à remplir le bâtiment, chacune donnant lieu à un livre d’art. Il faut compter deux à trois heures pour parcourir l’Hôtel 128, davantage si certaines portes vous retiennent. Pour des artistes habitués aux façades monumentales, ces dix mètres carrés constituent pourtant un exercice à part : réduire l’échelle sans renoncer à l’immersion.
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Dehors, le béton a changé de statut. Vingt-deux mille cinq cents mètres carrés de murs peints composent désormais un paysage qui n’a plus grand-chose à voir avec celui de 2015. Au fil des saisons, les nacelles se déplacent d’un bâtiment à l’autre et les façades se transforment. Une ligne directrice demeure : rechercher la plus grande diversité possible. Graffiti, muralisme, lettrage, photoréalisme, hyperréalisme, pochoir, sculpture… Street Art City refuse de réduire l’art urbain à une seule esthétique. Les chats de C215 accueillent le visiteur dès l’entrée. Plus loin, un cerf ailé semble surgir du Bourbonnais, tandis qu’un wagon de métro traverse une façade. Et rien n’est jamais tout à fait terminé.
Les fresques vieillissent, certaines disparaissent, d’autres prennent leur place. Le site se renouvelle au fil des résidences, comme une exposition dont le commissariat serait perpétuellement en mouvement.
« Le street art ne se résume pas à trois mots vulgaires sur un pont d’autoroute », résume Gilles Iniesta. À Lurcy-Lévis, il suffit de lever les yeux pour comprendre.
Gilles et Sylvie Iniesta ; WeAreKollectors Magazine
L’autre transformation est moins visible : celle qui se produit chez les visiteurs. En 2025, 34 % d’entre eux venaient de l’étranger, de douze pays européens et d’autres horizons. Des télévisions vietnamienne, australienne, néo-zélandaise et américaine sont venues filmer ce lieu improbable du nord de l’Allier. Certains visiteurs, eux, reviennent depuis les débuts. C’est le cas d’un homme de Lorient, qui aura 86 ans cette année et revient chaque printemps avec sa femme. À l’automne, il prévoit d’apporter 37 livres consacrés au street art, rassemblés au fil de ses voyages. Il préfère les transmettre au lieu plutôt que de les laisser disparaître après lui.
Les scolaires fréquentent également le site les jours de classe. Et il arrive qu’un enfant reparte avec plus qu’un souvenir de visite : l’envie de dessiner. Des parents racontent l’avoir vu changer de regard, se mettre à créer, puis réclamer quelques semaines plus tard une nouvelle visite en famille. Pour les fondateurs, ces histoires comptent autant, sinon davantage, que les statistiques de fréquentation. Car elles disent ce qu’un lieu culturel peut produire au-delà de ses murs : une curiosité qui se transmet.
Street Art City
Au 1er juillet 2026, 1 272 artistes du monde entier figuraient sur la liste d’attente. Le niveau des candidatures augmente de saison en saison, porté notamment par les artistes qui découvrent le travail réalisé ici et souhaitent, à leur tour, disposer de cet espace et de ce temps. Mais après plus d’une décennie consacrée à faire vivre Street Art City, une autre question s’impose désormais aux fondateurs : celle de la transmission.
Le lieu attire les entreprises pour leurs séminaires et de nouvelles pistes de partenariat sont envisagées pour développer son activité. Pourtant, au-delà du modèle économique, Sylvie et Gilles Iniesta pensent déjà à l’après. Ils n’ont pas de descendance susceptible de reprendre naturellement le flambeau et cherchent donc comment transmettre ce qu’ils ont construit. La question est devenue presque aussi importante que la programmation artistique.
« Le street art est le mouvement artistique du XXIe siècle, celui avec lequel nous sommes en train de nous construire », dit Gilles Iniesta.
À Lurcy-Lévis, cette construction n’a rien d’abstrait. Elle se mesure à la surface des murs, à la hauteur des façades, aux portes de l’Hôtel 128 et aux visiteurs qui reviennent.
Il aura fallu vingt ans de silence pour que la friche trouve sa voix. Depuis 2015, elle parle en couleurs
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