Au 28 rue Eugène-Sue, dans son atelier pittoresque situé dans le Vieux-Tours, Pascal Rieu dessine, découpe, peint et sertit le verre. Graphiste pendant vingt ans, formé auprès du maître verrier Marc Grossriether, aujourd’hui Maître Artisan d’Art, il réalise des vitraux pour les demeures particulières et veille sur ceux des châteaux. « Pour qui aime les images, le lien était évident : un vitrail est une image. »
Le verre traverse les siècles. Chaque pièce quittant l’atelier en garde une preuve discrète : une signature, Pascal Rieu, et une année, posées pour fixer l’instant de sa naissance. Entre ce geste final et le premier croquis s’étend tout un métier, embrassé à quarante ans avec la ferveur des choix longuement mûris.
Tetris; Pascal Rieu; L’Artisan du Vitrail
Le premier métier de Pascal Rieu se pratique à l’écran. Pendant dix ans, il travaille pour deux agences de communication, puis choisit l’indépendance, sans patron. Graphiste freelance, il conçoit des jaquettes de DVD, des menus et toute la communication qui accompagne la sortie de films français édités par de petits labels. L’œil se forme là, à la mise en page sobre, à la couleur juste, à l’équilibre d’une composition. Puis arrivent la vidéo à la demande et le tout numérique. Le rythme s’emballe, et le travail perd, à ses yeux, son aboutissement. Vers quarante ans, le graphiste cherche un métier qui réunisse la main et la tête, le dessin, la couleur et la création, un métier ancien de préférence. La mosaïque, la taille de pierre ornementale et la céramique sont identifiées. Le vitrail l’emporte, par une évidence de graphiste : il offre des images que la lumière traverse.
Restauration de vitraux; Pascal Rieu, L’Artisan du Vitrail
Pascal vit alors dans le 20e arrondissement de Paris et prospecte les ateliers de la capitale. Son choix se porte sur celui de Marc Grossriether, l’atelier Mise au Verre, près de Pigalle, dans un quartier qu’il affectionne. L’homme est affable, ses créations accessibles, le courant passe. Pour une formation de plusieurs mois, le choix du maître compte autant que celui du métier, estime-t-il. Dix mois durant, il apprend les bases et décroche le CAP Arts et techniques du verre, option vitrailliste. Le pari est entier : la région Île-de-France finance une part de la formation, ses économies couvrent le reste et l’achat d’un premier four. En octobre 2013, il fonde L’Artisan du Vitrail à Paris. La reconnaissance suit : prix Tremplin aux Artisanales de Chartres en 2014, prix Jeune Talent au Carrousel des Métiers d’Art et de la Création en 2015. Aux candidats à la reconversion qui poussent aujourd’hui sa porte, il livre le même conseil : bien réfléchir au métier, puis s’y consacrer avec motivation. Le reste vient, doucement.
Pascal Rieu; L’Artisan du Vitrail
Chaque projet commence par une conversation. Pascal Rieu questionne longuement, revoit ses clients plusieurs fois, observe leur intérieur, s’enquiert des couleurs qu’ils aiment, des pays qu’ils ont parcouru. Le vitrail doit s’accorder à la maison qui l’accueille, et ce dialogue fait entrer l’artisan, avec tact, dans la vie de ceux qui le commandent. Il en sort deux ou trois maquettes : l’une fidèle à la demande, les autres ouvertes à des pistes inattendues. Huit fois sur dix, la commande penche vers l’abstraction et l’Art déco, dont l’élégance géométrique traverse les modes. Les autres propositions offrent aux clients la surprise, et à l’artisan le plaisir de varier techniques et styles. Le projet idéal pour lui, tient en deux mots prononcés par un client : carte blanche. Une cliente, un jour, a pleuré au moment de la pose. Un trop-plein d’émotion, lui a-t-elle confié ensuite.
Vitrail La Ligérienne; Pascal Rieu, L’Artisan du Vitrail
Son plus grand vitrail mesure environ 3,50 mètres de haut sur 1,40 mètre de large. Baptisée La Ligérienne, la verrière éclaire une grande demeure des bords de Loire, près de Tours. Ses propriétaires rêvaient d’un Mucha. Pascal Rieu pose d’emblée sa règle : il ne fait pas de copie d’artiste, connus ou inconnus. Il peut en revanche s’inspirer des maîtres et signer ainsi une œuvre propre. S’ensuit une longue recherche dans les illustrations et la documentation consacrées à l’affichiste tchèque, d’où naît une composition Art nouveau originale, la pièce qui lui a demandé le plus d’énergie et de temps. Pour un manoir, avec carte blanche, il compose deux vitraux, dont Le Corbeau. Ailleurs, Keith 2025 salue l’énergie colorée de Keith Haring, Tetris assemble le bleu, le jaune et l’orange face à une cour intérieure, et 1935 réunit peinture sur verre et deux pièces sablées dans une cloison aux tons orangés. D’une pièce à l’autre, un même souci : jongler avec les styles pour mieux servir chaque lieu.
Vitrail Art Déco – Le Corbeau; Pascal Rieu; L’Artisan du Vitrail
Au fil des siècles, le geste et la technique ont peu changé. Dans la technique traditionnelle, héritée du Moyen Âge, chaque pièce de verre se découpe à la main et s’enchâsse dans des profilés de plomb, puis chaque intersection se soude, sur les deux faces, avant la pose. Seuls les outils de coupe ont évolué. Au début du XXe siècle, Louis Comfort Tiffany popularise une autre voie, qui autorise le vitrail en volume et donne naissance à ses célèbres lampes. Viennent ensuite la dalle de verre, liée au ciment, qui a paré les églises reconstruites après la Seconde Guerre mondiale, puis le gemmail. Pascal Rieu pratique le plomb et le Tiffany, accorde une large place à la peinture, émaux et grisailles, et s’est récemment emparé du sablage pour graver le verre. « La lumière traverse le verre. Selon les saisons, selon l’heure du jour, le vitrail vit. C’est une matière magique, proche des pierres précieuses. »
Keith; Pascal Rieu; L’Artisan du Vitrail
Après trois années à Montélimar, dans sa vallée du Rhône natale, Pascal Rieu s’installe à Tours en 2020. La région est d’une richesse patrimoniale rare, et la restauration y prend une place croissante. Des particuliers lui confient les vitraux qu’ils veulent conserver, des communes les verrières de leurs églises. Un couple venu du Canada, qui restaure un château de la région et en partage les travaux sur les réseaux sociaux, a fait de lui le vitrailliste de la demeure ; d’autres châtelains ont suivi. Depuis la création de l’atelier, il ouvre aussi ses portes chaque printemps pour les Journées européennes des métiers d’art, entre démonstrations, outils et techniques. Au château d’Azay-le-Rideau, un partenariat renouvelé pour la troisième fois lui amène chaque année deux classes venues découvrir le patrimoine et les métiers qui le font vivre. Il revendique le titre d’artisan d’art : la commande impose son cadre, et dans ce cadre il a trouvé sa liberté.
Chaque création porte sa signature et son année. Le geste prend tout son sens avec l’une de ses pièces récentes, un petit vitrail pour une chapelle funéraire, né d’un long échange avec son commanditaire. Pascal Rieu y voit un ouvrage promis à la durée, à l’image des poteries romaines que la terre rend des siècles plus tard. « Ce vitrail passera les époques, les décennies, peut-être les siècles. »
La lumière, elle, reste son horizon. Du 29 octobre au 1er novembre 2026, le Salon International du Patrimoine Culturel, au Carrousel du Louvre, place son édition sous le signe du « Patrimoine en lumières ». Pascal Rieu y dévoilera une création inédite, une enseigne rétroéclairée à la forme libre, nourrie de ses références et de ses clins d’œil, où des éclairages LED feront battre le verre au rythme de leurs pulsations.
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