Fondée en 1766, l’École des Arts Décoratifs – PSL fête ses deux cent soixante ans. Seule école française à revendiquer encore ce nom, elle réunit dix secteurs de création, des beaux-arts au design, du cinéma d’animation à la scénographie. À sa tête depuis 2018, Emmanuel Tibloux défend une conviction : les arts décoratifs sont les arts de nos milieux de vie, et l’école forme les concepteurs du décor contemporain. Rencontre avec un directeur qui envisage la création articulée au monde, à ses questions sociales, écologiques et politiques, et veut faire de son établissement un laboratoire de nos milieux de vie.
L’histoire commence en 1766. Depuis, l’École des Arts Décoratifs a vu passer Rodin, Matisse et des générations d’artistes qui ont façonné le regard de leur temps. Elle demeure aujourd’hui la seule en France à revendiquer ce nom d’arts décoratifs, une référence qu’Emmanuel Tibloux tient pour profondément contemporaine. « C’est un pur joyau, l’école la plus passionnante qui soit, un modèle unique dans le système français », résume le directeur. L’établissement se veut articulé au monde, à ses questions sociales, écologiques et politiques. « Le contraire d’une création hors-sol, le contraire de l’entre-soi », insiste-t-il. Dix secteurs y couvrent presque tous les champs de l’art, des savoir-faire les plus traditionnels aux formes les plus conceptuelles. Sept cents étudiants et deux cents salariés animent l’école, dont une centaine d’enseignants et une trentaine de responsables d’ateliers.
1.01.25 JPO ©Béryl Libault
Qu’est-ce qui relie des secteurs aussi divers que le design textile, le cinéma d’animation ou la scénographie ? Pour Emmanuel Tibloux, la réponse tient en une expression : « les arts du faire ». Ici, la technique n’est jamais reléguée au second rang derrière l’idée. « La question du savoir-faire, du bien savoir-faire ou du savoir bien faire est absolument centrale », explique-t-il, à distance d’un art conceptuel où la réalisation pourrait être déléguée. Deuxième principe, la circulation entre les disciplines. « Dans l’esprit des arts décoratifs, l’art est toujours déjà hybride, toujours déjà impur ; il n’y a pas de peinture pure, de sculpture pure, de dessin pur », affirme le directeur de l’ENSAD. Troisième fil, enfin, l’alliance de l’ancien et du nouveau, qu’il nomme le conservatoire et le laboratoire. L’école y préserve la sérigraphie et la gravure tout en explorant de nouveaux outils et de nouveaux langages.
Puzzle pour un collectif ©Beryl Liba
S’il fallait résumer l’École des Arts Décoratifs en un lieu, ce serait les Ateliers Maille et Tissage, là où Emmanuel Tibloux aime commencer ses visites. Tout s’y donne à voir d’un coup d’œil : la matérialité des bobines de fil, le métier à tisser Jacquard et la machine à commande numérique côte à côte, les étudiants penchés sur le travail de la main, guidés par des responsables aux hauts niveaux de compétence. Le choix est délibéré, car le design textile connaît une actualité brûlante. « On redécouvre aujourd’hui toutes les vertus isolantes du textile face au réchauffement climatique, en même temps que les savoir-faire artisanaux et la matérialité des œuvres », souligne le directeur. Tapis, rideaux et tissages suscitent un regain d’intérêt et retrouvent une fonction oubliée. La discipline se déploie de l’œuvre d’art aux applications industrielles, des trains aux véhicules, jusqu’aux usages domestiques. L’ancien et le nouveau, sous un même toit.
Workshop L3 DG – Serigraphie © Béryl Libault
L’entrée de l’école dans l’université PSL (Paris Sciences et Lettres) prolonge une intuition ancienne : décloisonner. « Face à la complexité croissante du monde, le rôle des établissements d’enseignement supérieur est de décloisonner, d’aller toujours plus loin dans le dialogue et l’hybridation », affirme Emmanuel Tibloux. Le master Mode et Matière en offre l’illustration, co-construit avec Paris Dauphine et l’École des Mines pour croiser management, ingénierie et création au service d’une mode plus durable. Un double diplôme avec l’école d’architecture de Paris-Malaquais rapproche désormais artistes, designers et architectes, séparés depuis la réforme de 1968. Réhabilitation, savoir-faire vernaculaires, ressources locales : les enjeux contemporains appellent ce rapprochement. « Il faut traverser les champs, traverser les savoirs, ne pas rester assigné à résidence, ne pas rester dans son pré carré », plaide le directeur de l’ENSAD.
Une formule revient dans la bouche d’Emmanuel Tibloux : « l’école de la vie habitante ». Elle procède d’un retour aux origines. Les arts décoratifs furent d’abord les arts de la maison, ceux de la table, des assiettes et des couverts. Le directeur en élargit le sens jusqu’à notre échelle commune. « Notre maison, c’est la terre », dit-il, faisant des arts décoratifs les arts de l’habiter. Cette lecture répond à un constat. « On a perdu le sens de l’habiter », observe-t-il, décrivant des vies menées dans des lieux dont les habitants ignorent souvent l’histoire, la faune, la flore et la géologie. Nous vivons dans un monde artificialisé, dans lequel tout est dessiné, designé : les chaises et les assiettes à l’intérieur, les immeubles et les routes au-dehors, mais aussi les services et les politiques publiques. L’école forme précisément les concepteurs de ces milieux de vie, ceux qui donnent forme à notre présence au monde.
Emmanuel Tibloux
Le projet phare d’Emmanuel Tibloux tient en trois mots : Design des Territoires. Ce post-master immerge pendant un an des équipes hybrides, designers, architectes, artistes, urbanistes et paysagistes, au sein d’un territoire donné, où elles vivent et travaillent ensemble. Six antennes maillent aujourd’hui la France : mondes littoraux en Bretagne, forestiers en Moselle, montagneux dans le Puy-de-Dôme, ruraux en Dordogne, insulaires à La Réunion, urbains au sud de l’Île-de-France. Chacune affronte les grandes questions écologiques et sociales, du retrait du trait de côte aux déserts médicaux. Né d’une intuition formulée dès 2018, le programme trouve dans le mouvement des gilets jaunes une confirmation immédiate. La première promotion s’installe à Nontron, en Périgord vert, en 2021 ; l’aventure gagne cette année le Limouxin, dans l’Aude, pour y travailler la viticulture, la sécheresse et le rapport à l’eau.
Derrière Design des Territoires se dessine une autre idée de l’école. Emmanuel Tibloux la rattache à Jean-Jacques Rousseau et à son « éducation des choses » : si l’on peut toujours apprendre la botanique dans les livres, on peut aussi se nourrir au contact des plantes et du vivant. « Partir du terrain pour faire école et de l’école pour faire territoire », telle est la devise. Le directeur y voit naître un métier, le designer de territoire, appelé à repenser la revitalisation des centres-bourgs, les solutions de mobilité ou l’accès aux soins depuis l’intérieur des lieux concernés. L’approche infuse dans toute l’école : un groupe de recherche dédié, le secteur Architecture intérieure rebaptisé Design Architecture Milieux, un double diplôme avec l’École d’architecture de Paris Malaquais. Le directeur cite à cet égard ce projet noté vingt sur vingt, un aéroport pour Gaza imaginé par un étudiant syrien. La preuve que la création, ici, regarde le monde en face.
Que sont les arts décoratifs en 2026 ? Emmanuel Tibloux répond sans détour. « Ce sont les arts de nos milieux de vie, les arts de la conception de nos milieux de vie pour les rendre plus habitables. » L’enjeu s’est déplacé. Dessiner une assiette ou un couvert comptait hier ; il s’agit désormais de dessiner des conditions de vie, des conditions d’habitabilité pour des territoires parfois malmenés, en travaillant avec leurs ressources propres, ce que les arts décoratifs font depuis l’origine. À un an du terme de son dernier mandat, le directeur laisse une école devenue laboratoire de la transformation, fidèle à sa plus ancienne vocation et tournée vers les défis de son siècle. Une maison de deux cent soixante ans qui n’a jamais cessé de dessiner le monde à venir.
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