À Lyon, l’Atelier Véronique de Soultrait a fait d’une matière simple le point de départ d’un savoir-faire singulier : la marqueterie de corde. Fondé en 2013, il poursuit aujourd’hui son histoire avec Juliette Chazot, qui en a repris la gérance tout en préservant l’univers créatif de sa fondatrice. Une transmission où le geste demeure, tandis qu’une nouvelle écriture se dessine.
Juliette Chazot ; Studio Erick Saillet
Coton ciré, cordon satiné, jute, chanvre. Sur un panneau de bois, les cordes s’alignent, s’enroulent et se répondent, jusqu’à faire apparaître des écailles, des volutes, des feuillages ou des silhouettes animales aux reflets métalliques. La matière, pourtant familière, se métamorphose. Elle prend du relief, capte la lumière et compose des décors dont la finesse contraste avec la simplicité de leur matériau.
C’est toute la singularité de l’Atelier Véronique de Soultrait, installé rue Vendôme, à Lyon. Depuis sa création en 2013, la maison développe une pratique artisanale à part entière : la marqueterie de corde. À sa tête désormais, Juliette Chazot, qui a repris l’atelier à l’été 2026, avec Véronique de Soultrait toujours présente à ses côtés pour accompagner la création.
Ce qui l’a attirée ici tient en quelques mots : « Arriver à faire des choses incroyables avec juste un morceau de corde. » Et dans ce geste, quelque chose d’impalpable. « Cela semble presque magique de faire naître des dessins et des rendus aussi féeriques avec un matériau si simple. »
Étamine ; diamètre 160cm ; Véronique de Soultrait ; Studio Erick Saillet
Avant de devenir le terrain d’expression de ses créations, la corde s’inscrit dans un parcours fait de détours et d’expérimentations. Formée aux Beaux-Arts de Lyon, en peinture et en dessin textile, Véronique de Soultrait exerce d’abord pendant plus de quinze ans comme peintre-décoratrice. Puis vient le goût des objets anciens : dans les brocantes, elle chine des pièces en crochet, les reteint et les transforme en coussins et en plaids.
Peu à peu, l’envie de revenir au mur et de dessiner ses propres motifs s’impose. La corde devient alors son médium. À la dentelle et au macramé, elle emprunte le travail de la maille ; à la marqueterie et à la passementerie, la précision des assemblages. De cette rencontre naît un langage décoratif singulier, nourri par la recherche et le mélange des techniques.
La matière elle-même invite au jeu. Aux fibres naturelles ou aux cordons classiques peuvent s’ajouter du fil d’or, de la ficelle de cuisine ou du caoutchouc. Les associations, parfois inattendues, ouvrent de nouvelles possibilités. Il ne s’agit pas seulement d’orner une surface, mais de déplacer le regard : faire surgir la richesse d’un dessin à partir d’un matériau que l’on croit connaître.
Cette liberté créative est aussi ce qui a séduit Juliette Chazot. « Je suis très attachée à la nature, aux choses brutes, sans fioritures. J’aime les choses vraies. » Après dix ans passés dans le transport et la logistique, elle développe en parallèle une pratique personnelle de la poterie. Elle façonne des pieds de lampe et imagine des abat-jours en raphia et en laine, attentive aux associations de matières et de couleurs. Lorsqu’elle découvre l’atelier, la parenté avec son propre travail lui paraît immédiate.
Atelier Véronique de Soultrait
Sur le panneau, chaque corde trouve sa place au millimètre près. Elle est posée, collée, ajustée contre la précédente. La succession des fibres, mates ou satinées, dessine les contours, donne du rythme et transforme la surface en composition. Selon les matières et les couleurs choisies, la lumière accroche un détail, souligne une courbe ou fait vibrer un motif.
Derrière cette apparente simplicité se cache un travail de recherche minutieux. Juliette Chazot évoque notamment une étude d’antilopes commandée pour un hôtel au Bahreïn. Le projet, encore en attente de réalisation, a nécessité un important travail préparatoire : un échantillon de grand format et de nombreux essais pour retrouver l’esprit des broderies traditionnelles du Moyen-Orient, avec des cordes argentées capables de réfléchir la lumière.
Le dessin dépend parfois d’un détail infime. Sur le museau d’une antilope, par exemple, modifier légèrement le mouvement d’une corde peut transformer l’expression de l’animal et l’équilibre de l’ensemble. Encore faut-il pouvoir revenir sur le geste : décoller sans abîmer, reprendre le tracé, repositionner la fibre. Les différentes colles employées imposent leurs propres précautions.
« Tant que nous ne sommes pas arrivées à un résultat qui nous plaît vraiment, nous recommençons. Nous sommes un atelier d’art, et nous consacrons beaucoup de temps à la recherche. » Ici, la maîtrise ne consiste pas seulement à exécuter un motif. Elle suppose de savoir l’observer, de comprendre ce qui le rend juste et d’accepter de reprendre le travail jusqu’à ce que chaque élément trouve sa place.
Décor mural ; motif écailles – Atelier Véronique de Soultrait
La marqueterie de corde ne s’apprend pas dans une formation dédiée : c’est au cœur de l’atelier que le savoir-faire se transmet. Les artisanes viennent d’horizons différents, de la tapisserie à la marqueterie de paille, en passant par d’autres métiers de la main. Quelques jours de formation permettent d’aborder les premiers motifs. Puis les réalisations gagnent en complexité, au fil de la pratique, jusqu’à ce que chacune acquière son autonomie.
Autour de Juliette Chazot, une première d’atelier, deux artisanes et une assistante de direction assurent le fonctionnement de la maison. Cette équipe incarne une transmission qui va au-delà des gestes : elle repose également sur l’expérience accumulée, les essais successifs et les solutions techniques mises au point au fil des commandes.
C’est également cette continuité qui a rendu possible la reprise de l’atelier. Quatre ans avant la cession, Juliette Chazot avait pris contact avec Véronique de Soultrait pour lui proposer de l’accompagner dans le développement de son entreprise. Le moment n’était pas encore venu. Puis, début 2025, alors qu’elle commençait à préparer son départ à la retraite, Véronique l’a recontactée.
Cette fois, Juliette n’a pas hésité. La vente, préparée sur une période d’environ un an et demi, a abouti le 28 juillet 2026. Une co-gérance avait été mise en place dès le mois de juillet, avant une période de passation en septembre, destinée à assurer la continuité du savoir-faire et de l’activité.
« Cet atelier était devenu un rêve. Je n’ai jamais lâché : c’était celui-là, et aucun autre. »
Lotus ; Atelier Véronique de Soultrait
La passation est désormais engagée, mais Véronique de Soultrait n’a pas quitté tout à fait la scène. Elle reste présente, en soutien de Juliette, notamment sur le plan artistique. La nouvelle gérante entend s’appuyer sur le catalogue existant, riche de motifs qu’elle souhaite continuer à faire vivre, tout en développant progressivement sa propre écriture.
Deux grandes familles structurent ce répertoire. D’un côté, les compositions géométriques, fondées sur les répétitions, les lignes et les rythmes. De l’autre, les motifs plus lyriques, où se déploient volutes, spirales, oiseaux et feuillages.
Le motif préféré de Juliette appartient à cette seconde famille. Baptisé Lotus, il se distingue par son volume et son évocation végétale. « Je le trouve très poétique. Il pourrait refléter la nature telle quelle, comme un nénuphar. » Cette présence sculpturale, qui fait presque sortir le motif du mur, correspond à son goût pour les formes vivantes.
Sa propre sensibilité l’entraînera toutefois vers des compositions plus géométriques et des couleurs plus actuelles. Sans rompre avec l’héritage, elle souhaite ainsi élargir le répertoire et faire cohabiter deux univers : celui qui a façonné l’identité de la maison et celui qui reste à inventer.
L’enjeu n’est pas de tourner la page, mais de prolonger une histoire. La corde demeure le lien entre ces deux écritures, tandis que les motifs et les associations de couleurs continueront d’évoluer.
Tête de lit ; Atelier Véronique de Soultrait
Panneaux muraux, têtes de lit, claustras, paravents, façades de tiroirs ou portes de placard : les applications de la marqueterie de corde sont nombreuses. Et elles ne se limitent pas aux surfaces planes. Pour les projets qui sortent des formats habituels, l’atelier travaille en étroite collaboration avec À Mi-Bois, un menuisier agenceur installé à Saint-Didier-en-Velay, en Haute-Loire, région natale de Juliette Chazot.
En associant leurs compétences, menuisiers et artisanes recherchent les solutions adaptées à chaque support. Un bar cylindrique entièrement habillé de corde, des fauteuils ou encore un ascenseur dont les parois doivent recevoir le motif Écailles dans une teinte ivoire illustrent cette capacité d’adaptation. Chaque nouvelle forme appelle son étude technique, parfois inédite, et un dialogue entre les métiers.
L’atelier réalise ses pièces à la demande, en collaboration avec des architectes d’intérieur et des designers. Laura Gonzalez a notamment imaginé une porte de trois mètres pour une boutique Cartier, une réalisation évoquée dans le portrait de la créatrice publié sur le site de l’atelier. Chahan Minassian figure également parmi les designers avec lesquels la maison travaille.
La dimension internationale est importante : les projets de l’atelier se déploient principalement à l’étranger, et ses agents contribuent à faire découvrir ce savoir-faire auprès de nouveaux prescripteurs. La corde peut ainsi prendre la place d’un revêtement décoratif envisagé initialement. Juliette raconte le cas d’un yacht pour lequel un papier peint très travaillé avait été proposé, avant d’être écarté par le client. L’agente italienne de l’atelier a alors suggéré la marqueterie de corde, ouvrant une autre voie au projet.
La surprise tient autant à la matière qu’au résultat. Ce que l’on imagine comme un simple cordon devient une surface dessinée, parfois brillante, parfois mate, toujours sensible aux reliefs et à la lumière. C’est cette singularité que l’atelier entend faire connaître auprès des décorateurs, des designers et des clients.
Tête de lit ; Atelier Véronique de Soultrait
Atelier Véronique de Soultrait
Les réalisations de grande ampleur peuvent impressionner, mais Juliette Chazot tient à rappeler que l’atelier s’adresse aussi aux particuliers. Un miroir, une œuvre murale ou une tête de lit peuvent trouver leur place dans un intérieur privé, à l’endroit où l’on aurait envisagé un tableau ou une peinture décorative.
La corde apporte alors une présence particulière. Sa texture, ses reliefs et la chaleur de ses fibres donnent au décor une dimension tactile que d’autres revêtements ne proposent pas de la même manière. Une pièce peut être pensée pour un lieu précis, selon les dimensions, les couleurs et le motif souhaités.
Cette ouverture aux particuliers s’inscrit dans une ambition plus large : faire de l’Atelier Véronique de Soultrait une référence de la marqueterie de corde, sans perdre ce qui fait son identité. Juliette souhaite développer la maison et ses collaborations, tout en préservant sa taille humaine et son atmosphère familiale.
« Nous pouvons répondre à un hôtel ou à un yacht, mais aussi à quelqu’un qui refait sa maison et rêve d’une belle œuvre à un endroit précis. »
Dans l’atelier lyonnais, la transmission se poursuit ainsi à deux niveaux : celle des gestes, patiemment appris et affinés, et celle d’un univers créatif que Juliette Chazot entend faire évoluer sans en effacer l’origine. La corde, elle, reste fidèle à sa promesse : une matière simple, entre les mains de celles qui la travaillent, capable de donner naissance à des décors inattendus.
Atelier Véronique de Soultrait
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