Sept scènes du XXe siècle dans des hôtels de légende

Sept scènes du XXe siècle dans des hôtels de légende

Depuis le balcon de sa chambre, profond de plus de trois mètres et demi, Winston Churchill peint les orangers, les remparts de Marrakech et les neiges de l’Atlas. Nous sommes à La Mamounia, le 30 décembre 1935. Entre les deux guerres, sept palaces servent de salon, d’atelier et de refuge aux écrivains, aux vedettes et aux hommes d’État. Ce jour-là, Churchill écrit à son épouse : « C’est un endroit merveilleux, et l’hôtel l’un des meilleurs que j’aie jamais fréquentés. »

Le voyage reste alors l’affaire d’une clientèle restreinte, qui traverse l’Europe en wagon-lit et les océans en paquebot, puis retrouve le même cercle dans le hall du grand hôtel. Les sept adresses retenues ici racontent chacune un visage de l’entre-deux-guerres : l’élégance parisienne, les nuits londoniennes, la modernité berlinoise, le terminus de l’Orient-Express, l’escale littéraire de Singapour, l’hiver marocain et le glamour caribéen. Toutes ont aussi laissé une leçon de décor, signée par un architecte, un décorateur ou un artisan dont l’histoire a retenu le nom.

Le Ritz Paris, l’adresse de Mademoiselle

Suite Coco Chanel au Ritz, Paris ; Purcell Team ; Alamy

Suite Coco Chanel au Ritz, Paris ; Purcell Team ; Alamy

Au 15, place Vendôme, César Ritz réunit l’ancienne résidence des ducs de Lauzun et de Gramont, côté place, et un bâtiment ouvert sur la rue Cambon. L’architecte Charles Mewès en tire un palace inauguré le 1er juin 1898, où chaque chambre dispose de l’électricité, du téléphone et d’une baignoire. Auguste Escoffier tient les cuisines. Marcel Proust assiste à l’ouverture, puis revient dîner tard, servi par le maître d’hôtel Olivier Dabescat, qui lui rapporte les échos du monde. De 1921 à 1947, l’Autrichien Frank Meier règne sur le bar ; Ernest Hemingway le découvre à la fin des années 1920 avec Francis Scott Fitzgerald. Gabrielle Chanel, dont la maison occupe le 31, rue Cambon, fréquente l’hôtel dès cette décennie, y passe de plus en plus de temps à partir de 1935, puis s’y installe à demeure en 1954. Elle meuble elle-même sa suite. Celle qui porte aujourd’hui son nom en restitue l’esprit : paravents de Coromandel qu’elle collectionnait, panneaux de laque chinoise gravés de paysages, table Goossens ornée d’un épi de blé, noir, ivoire et blanc.

The Savoy, le Strand à l’heure de l’Art déco

Salle de bal "Lancaster", hôtel Savoy, Londres ; CVB ; Wikimedia

Salle de bal « Lancaster », hôtel Savoy, Londres ; CVB ; Wikimedia

Richard D’Oyly Carte finance son hôtel avec les recettes des opéras de Gilbert et Sullivan joués au Savoy Theatre voisin. Dessiné par Thomas Edward Collcutt, l’établissement ouvre en 1889, éclairé à l’électricité et desservi par des ascenseurs électriques, les « ascending rooms ». Les années 1920 le font basculer dans l’Art déco. Sir Howard Robertson signe l’enseigne en acier inoxydable qui surplombe toujours la Savoy Court. En 1927, le décorateur Basil Ionides sculpte Kaspar, un chat taillé dans une seule pièce de platane de Londres puis laqué noir, qui prend place en quatorzième convive à toute table de treize dans le salon Pinafore. Sous la verrière du Thames Foyer, une piste de danse reçoit les orchestres de la maison, et un plancher hydraulique s’élève en scène de cabaret. Fred et Adele Astaire y dansent. À l’American Bar, Ada Coleman, chef de bar à partir de 1903, sert Charlie Chaplin et Marlene Dietrich. La fiche de cliente de l’actrice, exposée au musée de l’hôtel, réclamait douze roses roses dans sa chambre.

L’Adlon, Berlin sous les fenêtres d’Einstein

Hotel Adlon Kempinski à Berlin : Rolf Heinrich, Köln ; Wikimedia

Hotel Adlon Kempinski à Berlin : Rolf Heinrich, Köln ; Wikimedia

Face à la porte de Brandebourg, Lorenz Adlon ouvre son hôtel le 23 octobre 1907, au terme de deux années de chantier menées par les architectes Carl Gause et Robert Leibnitz. Derrière le décor néobaroque et Louis XVI se cache une technique d’avant-garde : eau chaude et froide, centrale électrique propre, ampoules de 110 volts fabriquées pour la maison. Guillaume II tient à en être le premier client. Très vite, des ambassades installent leurs bureaux dans les étages, et la salle des Empereurs, le Kaisersaal, accueille les réceptions officielles. Sous la République de Weimar, l’Adlon compte parmi les grandes adresses diplomatiques et mondaines de Berlin. Albert Einstein salue les passants de la Pariser Platz depuis sa suite d’angle. Mary Pickford et Josephine Baker y descendent. En 1931, après la première berlinoise des Lumières de la ville, Charlie Chaplin y est accueilli par une foule qui arrache les boutons de sa veste et de ses bretelles : il gagne l’ascenseur les mains dans les poches pour retenir son pantalon. Ravagé par un incendie en 1945, l’hôtel renaît sur le même site en 1997.

Le Pera Palace, terminus de l’Orient-Express

Porte de l’ascenseur du Pera Palace Hotel ; Francesco Brocchi ; Wikimedia

Porte de l’ascenseur du Pera Palace Hotel ; Francesco Brocchi ; Wikimedia

Mis en service en 1883, l’Orient-Express relie Paris à Constantinople en quelque quatre-vingts heures. Pour accueillir ses voyageurs, la Compagnie internationale des wagons-lits lance en 1892 la construction d’un hôtel confié à Alexandre Vallaury, architecte né dans la ville et formé à Paris. Façade néoclassique, touches Art nouveau, décor oriental : le Pera Palace reçoit ses premiers hôtes lors d’un gala en 1895. Premier bâtiment de l’Empire ottoman alimenté en électricité hors des palais impériaux, il offre l’eau chaude courante et le premier ascenseur électrique de la ville, une cabine en cage toujours en service, dont les contrepoids coulissent dans deux colonnes de fonte décoratives. En 1926, ses salons accueillent le premier défilé de mode d’Istanbul. Hemingway y descend en 1922, alors correspondant du Toronto Star Weekly. La chambre 411 porte le nom d’Agatha Christie, et la tradition veut qu’elle y ait écrit Le Crime de l’Orient-Express. L’historien des hôtels Andreas Augustin souligne l’absence de trace écrite et rappelle que, dans le roman, Hercule Poirot réserve sa chambre au Tokatlian.

Raffles Singapore, l’escale des écrivains

Raffles Hotel, Singapour ; Grayswoodsurrey ; Wikimedia

Raffles Hotel, Singapour ; Grayswoodsurrey ; Wikimedia

Les frères Sarkies, déjà à la tête de l’Eastern & Oriental de Penang, ouvrent le Raffles en décembre 1887 dans un ancien bungalow à l’angle de Beach Road et de Bras Basah Road. En 1899, l’architecte Regent Alfred John Bidwell, du cabinet Swan & Maclaren, livre le bâtiment principal de style néo-Renaissance, équipé de l’éclairage et des ventilateurs électriques. La maison tient sa tradition littéraire du passage de Joseph Conrad et de Rudyard Kipling. W. Somerset Maugham y séjourne en 1921, puis en 1926 ; la légende le place, le matin, sous un frangipanier de la Palm Court, occupé à tirer des nouvelles des conversations surprises au dîner. Il autorise l’hôtel à reprendre sa formule, imprimée sur les boîtes d’allumettes de la maison : « Le Raffles représente toutes les fables de l’Orient exotique. » Noël Coward y arrive en 1931. Deux ans plus tard, le photographe S. Nakajima fixe Charlie Chaplin et son frère dans le Tiffin Room.

La Mamounia, les hivers de Churchill

La Mamounia, Marrakech

La Mamounia, Marrakech

Au XVIIIe siècle, le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah offre à son fils, le prince Moulay Mamoun, un verger de treize hectares en cadeau de mariage. En 1923, la Compagnie des chemins de fer du Maroc y fait bâtir un hôtel. Les architectes Henri Prost et Antoine Marchisio marient les codes de l’architecture marocaine et ceux de l’Art déco : zelliges et tapisseries berbères voisinent avec le mobilier Art déco. Avant la guerre, des clients européens et américains font venir leurs propres meubles pour de longs séjours. Churchill découvre la maison à la fin de 1935 et y établit ses quartiers d’hiver. Il passe de balcon en balcon pour suivre la course du soleil et saisir la couleur juste. En 1943, après la conférence de Casablanca, il convainc Franklin D. Roosevelt de venir voir le soleil se coucher sur l’Atlas, puis peint la tour de la Koutoubia, sa seule toile de la guerre, qu’il offre au président. En 1946, le peintre Jacques Majorelle participe à la rénovation qui accompagne l’agrandissement de l’hôtel, qui compte alors une centaine de chambres.

L’Hotel Nacional de Cuba, la pierre de corail face à la mer

Hotel Nacional de Cuba ; nurzumspass ; Wikimedia

Hotel Nacional de Cuba ; nurzumspass ; Wikimedia

Sur la colline de Taganana, au bord du front de mer du Vedado, l’Hotel Nacional ouvre le 30 décembre 1930. Le cabinet new-yorkais McKim, Mead & White en signe les plans, l’entreprise Purdy & Henderson l’élève en quatorze mois. Le plan dessine deux croix grecques, afin d’ouvrir la plupart des chambres sur la mer. Sur une ossature d’acier, colonnes, parements, sols et détails du rez-de-chaussée sont taillés dans la pierre de corail, la même qui forme les chaînes d’angle du portique d’entrée palladien. Le décor puise à Séville, à Rome, à l’architecture mauresque et à l’Art déco. Dans le jardin, les canons de l’ancienne batterie de Santa Clara rappellent le passé militaire du site. Buster Keaton, Johnny Weissmuller, Errol Flynn, Gary Cooper, Marlene Dietrich et Ernest Hemingway figurent parmi les hôtes de la maison, aux côtés de Winston Churchill.

De la place Vendôme au Vedado, ces palaces ont tenu lieu de salon, d’atelier et de résidence à tout un siècle. Gabrielle Chanel résumait ce lien d’un mot, en parlant du Ritz : « ma maison ».

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