Il y a chez Isabelle de Lasteyrie un goût très sûr pour les matières, mais aussi quelque chose de plus difficile à définir : un talent pour faire naître les rencontres. Depuis 2006, avec L’Agence d’Isabelle, elle accompagne des ateliers et des créateurs dans leur relation avec les architectes, décorateurs et designers. Son rôle : trouver la bonne matière, le bon projet, la bonne personne. Et parfois, aider un talent à croire suffisamment en lui pour franchir le pas.
Aujourd’hui, son activité se déploie sur plusieurs vies : son agence, le salon Artisans d’Excellence qu’elle a cofondé avec Miguel Duterrier, et Collection LISS, une nouvelle collection en partenariat avec les métiers d’art. Trois chemins différents, mais un même fil conducteur : les rencontres, les savoir-faire et cette conviction que les belles choses prennent du temps.
Son histoire avec les métiers d’art commence presque par hasard. Après un passage dans l’industrie pharmaceutique, Isabelle de Lasteyrie rejoint en 2000 Lorca, une maison de tissus d’ameublement. Elle y découvre un monde qu’elle ne quittera plus : celui des tissus, de la création, de la prescription et de l’architecture intérieure. La structure est petite, elle travaille au plus près de la création et prend en charge le réseau des agents export. Cette proximité avec les créateurs la séduit aussitôt.
Elle se souvient d’un grand coloriste, disparu depuis, qui avait osé les fleurs en très grand format. À ses côtés, elle mesure cette liberté, cette capacité à oser. Puis la maison est rachetée par un groupe anglais. Isabelle doit choisir : rejoindre Londres ou imaginer autre chose. C’est là qu’elle identifie ce qui deviendra son métier. Entre la création et la prescription, il manque un lien.
Le marché du tissu d’ameublement est déjà structuré. Le mobilier et les luminaires le sont également, avec leurs propres réseaux de vente. Du côté des matières, rien de tel : un véritable espace reste à occuper. Beaucoup d’ateliers savent créer, raconter leur savoir-faire et mettre en scène leur démarche. Mais au moment de rencontrer un prescripteur ou d’annoncer un prix, quelque chose se crispe. En 2006, elle crée L’Agence d’Isabelle, pour tenir ce fil entre les ateliers et ceux qui peuvent leur ouvrir de nouveaux projets.
Tressage de corde; Véronique de Soultrait ; Alexia de Lasteyrie
Ce qui pourrait n’être qu’un rôle d’intermédiaire devient rapidement un véritable accompagnement. Aujourd’hui, Isabelle travaille directement avec une poignée d’ateliers soigneusement choisis. « Je suis très honnête et respectueuse du travail des autres », explique-t-elle, privilégiant la qualité de son accompagnement au volume. Cette exigence dit beaucoup de sa manière de travailler. Elle aime les artisans pour leur talent, bien sûr, mais aussi pour ce qu’ils lui transmettent. « Ils ont un regard qui pétille », dit-elle, évoquant leur humilité, leur connaissance intime de leurs limites et, parfois, leur manque de confiance en eux. C’est là que son rôle prend tout son sens. Isabelle aide à préparer une rencontre, à choisir ce que l’on va montrer à un architecte, à comprendre ce qui pourra entrer en résonance avec sa sensibilité ou celle de son client. Elle accompagne également ce moment délicat où il faut chiffrer une création. « Il est difficile de mettre un prix sur un savoir-faire », explique-t-elle. Devant cette difficulté, Isabelle ne voit pas une faiblesse. Au contraire : elle sait que ces créateurs possèdent déjà ce qui ne s’apprend pas facilement : un regard, une matière, une histoire, un geste. Son rôle est de leur permettre de le faire rencontrer au bon interlocuteur.
Et le mouvement fonctionne dans les deux sens. Les ateliers qu’elle accompagne la nourrissent. Elle découvre auprès d’eux des références historiques, des patrimoines, des techniques. « J’apprends tout le temps avec eux », dit-elle. Entre l’artisan et elle, elle parle d’un binôme. Chacun reste à sa place. Chacun apporte ce qu’il sait faire. Et le respect est réciproque.
Tressage de corde; Véronique de Soultrait ; Alexia de Lasteyrie
Parmi toutes les histoires qui ont jalonné son parcours, celle de Véronique de Soultrait occupe une place particulière. Isabelle de Lasteyrie découvre son travail sur une photographie de presse de quelques centimètres. Une image suffit à lui donner envie d’en savoir davantage. Elle rencontre alors la créatrice dans les jardins du Palais-Royal, où celle-ci lui montre de tout petits échantillons. Véronique de Soultrait ose à peine dire qu’elle les trouve beaux. La suite sera tout l’inverse. Au fil des années, la créatrice se déploie, forte de son talent mais aussi de la confiance qui s’installe entre elles. Dix années de travail, d’échanges, de confiance et de complicité. « On s’est toutes les deux portées », résume Isabelle. Cette phrase pourrait presque servir de définition à son métier. Repérer un talent. Lui donner un espace. Trouver les bonnes rencontres. Et parfois être là suffisamment longtemps pour que la confiance s’installe.
Cette volonté de créer des liens ne pouvait pas rester confinée à l’agence. Les ateliers qu’Isabelle accompagne lui parlent régulièrement d’une même difficulté : savoir où exposer. Les salons existants ne correspondent pas toujours à leurs attentes, ni à la façon dont ces artisans veulent montrer leur travail.
Isabelle et Miguel Duterrier, fondateur de Signatures Singulières, partagent le même constat. Ils décident d’unir leurs forces, sondent les ateliers, puis se lancent. Ainsi naît Artisans d’Excellence. Le principe est simple : mettre en présence des ateliers indépendants, des architectes, des designers, des maisons de luxe et des professionnels à la recherche de matières et de savoir-faire. Au-delà de montrer des objets, le salon invite l’artisan à venir lui-même défendre son travail, à parler de son parcours, de ses inspirations, de sa démarche. De montrer ce qui se cache derrière une matière ou un geste.
Une centaine d’exposants se retrouvent ainsi, sous différents formats, autour d’un même fil conducteur : la matière, le sur-mesure et l’atelier indépendant. Pour Isabelle, c’est essentiel. Car une création n’est jamais seulement un échantillon. Un architecte peut découvrir une matière et imaginer immédiatement ce qu’il pourrait en faire. La transformer, la détourner, l’emmener ailleurs. « Ce n’est jamais deux fois la même chose », dit-elle. Le salon devient ainsi un lieu de rencontre entre des savoir-faire et des projets encore à inventer.
Isabelle de Lasteyrie
Récemment, l’histoire a pris une tournure plus personnelle. Isabelle a toujours eu envie de créer une lampe. Il lui faudra pourtant plusieurs essais avant de trouver le bon partenaire. Elle finit par rencontrer le studio Ombre, un duo qu’elle connaît depuis longtemps et qui accompagne notamment des ateliers dans leur direction artistique. Elle leur parle alors d’une idée précise : créer une lampe qui soit un véritable « manifeste métier d’art ». L’objet est imaginé autour d’un petit piétement, traité en bijou, et d’une surface décorative sur laquelle l’artisan peut véritablement s’exprimer.
La première pièce de la collection LISS s’appelle Sicco. Sa forme évoque une feuille de papier pliée, retenue par la lumière. Le piétement peut être personnalisé et les matières évoluent au gré des propositions, des échanges et des idées entre Isabelle et les designers. La lampe est présentée pour la première fois lors de la première édition du salon Artisans d’Excellence. Depuis, elle revient chaque année dans une version différente. L’objet résume assez bien la méthode d’Isabelle : une idée rencontre un réseau, un savoir-faire en rencontre un autre, les propositions circulent, et la création évolue.
Alexia de Lasteyrie
Aujourd’hui, Isabelle de Lasteyrie travaille dans un petit showroom installé chez elle, à Paris, où elle reçoit régulièrement des architectes. Un espace dédié aux artistes et artisans pour l’architecture, le design et la décoration.
Et l’aventure s’agrandit. Elle ouvre un second showroom dans le 7e arrondissement, partagé avec une architecte d’intérieur, attendu pour la fin de l’année. Deux signatures, deux communautés qui se répondent, une même envie de faire circuler les savoir-faire. Ce qui la guide tient en une conviction : on avance mieux à plusieurs. Elle croit profondément aux synergies, aux réseaux qui se complètent. « On est plus fort à plusieurs », dit-elle. Cette idée traverse tout son parcours : son agence, le salon, la collection LISS, et jusqu’à sa manière de choisir les personnes avec lesquelles elle travaille. Son métier est celui du lien.
Lorsqu’elle parle aux jeunes qui souhaitent se lancer dans les métiers d’art, Isabelle insiste sur un point qui peut surprendre : ne pas abandonner trop tôt les enseignements généraux. Suivre son instinct artistique, oui. Mais conserver l’anglais, les mathématiques, la gestion, le commercial, le marketing, les notions qui permettront plus tard de gérer une entreprise, de parler à une banque ou de recruter. Elle cite les écoles de référence (Boulle, Duperré, Penninghen, les Beaux-Arts), mais revient surtout à une notion : la confiance en soi. À seize ou dix-sept ans, explique-t-elle, il est difficile de se projeter dans ce que l’on deviendra. Pourtant, cette construction progressive compte. Elle peut permettre à un artisan de se sentir plus solide lorsqu’il devra, plus tard, défendre son atelier et son activité. Son conseil tient donc en quelques mots : croire en soi, oser faire le pas, mais ne pas négliger tout ce qui entoure le geste artistique.
Aux architectes, son message est différent : la curiosité. Prendre le temps de découvrir de nouveaux ateliers, d’aller dans les salons, de recevoir les créateurs, de regarder autrement une matière. Puis savoir reconnaître le moment où il faut proposer cette découverte à un client. Car l’architecte est, selon elle, l’un des premiers ambassadeurs de ces savoir-faire auprès du client final. « Souvent, une matière coup de cœur devient le point de départ d’une ambiance, celle autour de laquelle tout un projet va se construire. »
Lorsqu’on lui demande ce qu’elle aimerait que l’on retienne de son parcours, Isabelle ne cite ni l’agence, ni le salon, ni la lampe. Elle parle de plusieurs vies…et de patience. Le salon a demandé deux années avant de voir le jour. La lampe, plusieurs années et plusieurs tentatives avant de trouver sa forme. « Si on y croit, ça sort », dit-elle, tout simplement.
Parfois, il en sort un objet. Parfois un événement. Parfois quelque chose de moins tangible : une rencontre, une relation, une idée qui a grandi. C’est peut-être là que se trouve le véritable fil rouge de son parcours. Isabelle de Lasteyrie ne cherche pas seulement à faire connaître des savoir-faire. Elle crée les conditions pour qu’ils rencontrent quelqu’un. Et derrière cette activité de mise en relation, elle place une valeur qui lui semble essentielle : l’humain. Pour elle, une création réalisée avec le cœur et les tripes porte quelque chose de visible…une présence…une cohérence. Quelque chose qui ne se réduit ni à une belle image ni à une tendance. À une époque où les images circulent vite et où l’intelligence artificielle bouleverse déjà les manières de créer, Isabelle croit que cette dimension humaine restera justement ce qui ne pourra pas être remplacé.
Peut-être parce que c’est aussi ce qu’elle fait depuis le début : remettre de l’humain entre une main, une matière et celui qui saura la regarder.
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