À un mètre du tableau, l’œil ne saisit qu’un chaos de briques colorées. Trois pas en arrière, un visage apparaît. Voilà la signature de M’Brick, ancien sportif de haut niveau devenu, presque par accident, artiste de la brique LEGO®. Montres d’exception, sneakers cultes, icônes du vingtième siècle : ses tableaux se vendent avec près d’un an d’attente et voyagent de Copenhague à Dubaï. Rencontre avec un autodidacte qui refuse de se prendre au sérieux. « Je m’éclate, et je n’ai pas l’impression de travailler. »
M’Brick
Rien ne destinait Aymeric à la peinture, et encore moins à la brique LEGO®. Sportif de haut niveau pendant vingt ans, il cherche un jour un cadeau pour la mère de ses enfants, qui a un petit faible pour la Marilyn d’Andy Warhol. L’originale est hors de portée, et un simple poster lui semble trop tiède. Touche-à-tout, il tombe sur une reproduction pixelisée, et une idée le saisit : et si ce visage renaissait en LEGO® ? Il commande cinq cents briques… Il lui en faudra bien davantage. Une fois terminée, Marilyn s’installe dans le salon familial et y restera des années. Un objet intime, offert par amour, dont personne ne soupçonne qu’il vient de donner naissance à une seconde vie. « C’est cette première Marilyn qui a mis la graine qui a germé pour qu’aujourd’hui je me retrouve là », sourit l’artiste.
M’Brick
La fin de sa carrière sportive le laisse en décalage avec la vie de bureau qui lui succède. Amateur de street art, Aymerick rêve de laisser une trace sur les murs de sa ville sans oser s’y risquer. Il en parle tant à sa compagne qu’elle finit par trancher : « Soit tu arrêtes de m’en parler, soit tu fais. » La nuit, il colle alors des petits personnages de brique dans les rues de Dijon et publie ses créations sur un compte Instagram anonyme. La reconnaissance vient vite, les commandes suivent. Le jour où il dévoile enfin son identité, il comprend qu’il tient quelque chose et décide de tout quitter pour se consacrer à la brique LEGO®. Un ancien journaliste lui consacre un article, les premiers acheteurs affluent, et l’élan ne le lâchera plus.
Pousser la porte de l’atelier de M’Brick, c’est entrer dans un entrepôt de couleurs : des centaines de caisses, des millions de pièces triées par taille, un désordre parfaitement maîtrisé. Tout commence par une image, retravaillée sur ordinateur pour être ensuite pixelisée et recolorée dans le nuancier exact du fabricant danois. Vient ensuite l’assemblage, brique après brique, jusqu’à former un relief dense. Là réside toute sa signature : trois lectures pour une même œuvre. À un mètre, l’œil ne saisit qu’un enchevêtrement ; il faut reculer de quelques pas pour que le sujet émerge ; et l’image se révèle d’un coup à travers l’écran d’un téléphone. Détail savoureux, celui qui a bâti sa nouvelle vie sur la brique LEGO®, s’en servant tel un peintre pour composer son tableau.
M’Brick
Que reste-t-il, immuable, d’un tableau à l’autre ? Uniquement des LEGO®, sans la moindre tricherie. M’Brick revendique cette contrainte avec gourmandise, à la façon d’un pâtissier qui ne servirait qu’un seul gâteau et le porterait à la perfection. À l’emplacement de la signature, un petit personnage tient une pièce suspendue dans le vide, laissant deviner le mur derrière lui. Ce bonhomme n’est jamais anodin : il renvoie au sujet du tableau ou à celui qui a passé commande. Les œuvres les plus confidentielles dissimulent des dédicaces intimes, une date de demande en mariage, un clin d’œil connu du seul destinataire. Chaque tableau garde ainsi une part de secret, réservée à qui sait vraiment regarder.
M’Brick
Un jour, cherchant un sujet pour travailler la couleur verte, Aymeric est attiré par une Rolex au cadran émeraude. L’idée l’amuse, il la compose, et elle lui ouvre un monde. Les commandes de montres se multiplient… Il travaille pour Tudor, puis pour une prestigieuse maison horlogère, IWC Schaffhausen, qui inaugure sa boutique à Copenhague, patrie de la marque LEGO®. Sa montre monumentale trône pendant un an en vitrine avant de filer au Mall de Dubaï, puis aux États-Unis. Ses œuvres voyagent aussi sur les écrans du monde entier : un Nelson Mandela relayé en Afrique du Sud, une Frida reprise en Allemagne et en Italie pour la Journée de la femme. L’enfant de Dijon ne s’attendait à aucune de ces aventures.
M’Brick
Pour l’instant, M’Brick a fait le choix de vendre en direct. Un parti pris de collectionneur autant que de créateur : il tient à la rareté, à ces pièces peu nombreuses que l’on attend et que l’on garde.
« Ce qui me plaît, c’est vraiment la rareté. Peut-être qu’un jour je croiserai une galerie qui joue là-dessus, capable de dire une ou deux fois par an : on a réussi à récupérer deux pièces, et d’en faire un vrai événement. »
Sa toute première vente s’est conclue pour moins que le prix d’un envoi aujourd’hui ; la valeur, depuis, a suivi une belle ascension. Devenir artiste, Aymeric l’a compris, revient à exercer plusieurs métiers à la fois. Commercial, galeriste, chef d’entreprise : il y met une énergie de compétiteur, héritage direct de sa vie d’avant.
M’Brick
La notoriété ne l’intéresse pas ; être reconnu dans la rue n’a jamais été son but. Ce qui touche M’Brick se joue lors de ses rares expositions, où il voit des parents rester figés devant les tableaux pendant que leurs enfants repartent jouer dehors. Certains visiteurs reviennent même lui offrir la vieille boîte de LEGO® retrouvée dans leur grenier.
Sur son site, des éditions limitées à trente exemplaires signés côtoient des reproductions de toutes tailles. Amateur de Banksy et de Daft Punk, M’Brick avance ainsi d’une porte à l’autre. Et la toute première Marilyn ? Elle est toujours accrochée chez lui.
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