En sept années à peine, Yves Klein a bouleversé la peinture d’après-guerre. Ce Niçois né en 1928 voyait dans une seule couleur, un bleu outremer devenu mythique, la promesse de l’infini. Judoka, mystique, provocateur, il a vidé une galerie, transformé des modèles en pinceaux vivants et mis en scène son propre envol au-dessus d’une rue parisienne. Retour sur une œuvre brève et vertigineuse, où la matière se fait passage vers l’immatériel.
Martin aka Maha ; Flickr
Yves Klein naît à Nice le 28 avril 1928, dans une famille où la peinture se vit au quotidien. Son père, Fred Klein, travaille la figuration ; sa mère, Marie Raymond, appartient à l’abstraction parisienne. L’enfant grandit entre ces deux langages, libre de s’y attacher ou de s’en écarter. Vers dix-neuf ans, sur une plage niçoise, il aurait signé le ciel du regard et déclaré ce bleu sa première œuvre. Le geste annonce déjà toute sa démarche. Dans ces mêmes années, il découvre le judo, discipline qui le mène jusqu’au Japon au début des années 1950. Il y atteint la ceinture noire, quatrième dan, et en rapporte une conception du vide et de l’énergie qui irriguera sa recherche entière.
m-louis ; Wikimedia
Installé à Paris au milieu des années 1950, Klein cherche une couleur affranchie de toute représentation, qui se donne pour elle-même. Il la trouve dans un outremer profond et saturé, mis au point avec un marchand de couleurs et un liant qui préserve l’intensité du pigment. Ce sera l’International Klein Blue, déposé en 1960. Pour lui, ce bleu échappe aux dimensions : il ouvre sur l’espace, sur le ciel, sur l’infini. Ses monochromes, présentés d’abord à Milan en 1957, écartent la composition, le dessin, l’anecdote. Au spectateur, ils offrent une seule surface à habiter. Cette radicalité déroute, séduit, fait scandale. Elle installe Klein parmi les voix les plus audacieuses de son époque.
Œuvres de l’artiste Yves Klein (1928-1962) ‘IAnthropometrie sans titre, 1960’ en exposition au MUSÉE MART d’art moderne et contemporain de trente; Alamy
En 1958, à la galerie Iris Clert, Klein pousse sa logique à l’extrême. Il libère entièrement l’espace, repeint les murs de blanc et présente le lieu nu au public. L’exposition s’appelle Le Vide. Des milliers de visiteurs se pressent pour contempler une salle vidée de ses tableaux, où demeure une sensibilité picturale que l’artiste dit y avoir déposée. Un an plus tôt, il avait lâché mille et un ballons bleus dans le ciel de Paris. Klein imagine aussi ses Zones de sensibilité picturale immatérielle, cédées contre de l’or fin, dont une part était rendue à la Seine lors d’un rituel. Derrière la provocation, une conviction tenace : l’œuvre peut exister dans la seule présence, dans l’énergie qui circule.
Gaspare Di Caro ; Wikimedia
Au tournant des années 1960, Klein déplace la peinture vers le vivant. Dans ses Anthropométries, des modèles enduits de bleu impriment leur corps sur la toile, sous la direction de l’artiste en habit de cérémonie, tandis qu’un orchestre joue sa Symphonie Monoton-Silence. Le peintre garde ses distances avec la surface : il orchestre le geste. Ailleurs, il attaque la toile au chalumeau et fixe la trace du feu dans ses Peintures de feu. L’eau, la pluie, le vent deviennent à leur tour ses collaborateurs. Chaque série pose la même question : comment saisir l’immatériel, capter une énergie qui échappe à la main ? Klein répond par le rite, par le spectacle, par une mise en scène assumée où l’acte de créer compte autant que l’œuvre achevée.
Le Saut / Leap into the Void ; Yves Klein (1960)
En octobre 1960, une photographie fait le tour du monde : on y voit Klein s’élancer d’un muret, bras ouverts, au-dessus d’une rue déserte. Le Saut dans le vide est un montage, une fiction assumée qui dit son désir de conquérir l’espace et de vaincre la pesanteur. La même année, il compte parmi les fondateurs des Nouveaux Réalistes, mouvement réuni par le critique Pierre Restany. Tout va très vite. En 1961, une première rétrospective lui est consacrée en Allemagne ; les États-Unis l’accueillent chez Leo Castelli. Le 6 juin 1962, une crise cardiaque l’emporte à Paris. Il a trente-quatre ans. En sept ans, il aura produit plus d’un millier d’œuvres et laissé une empreinte que l’art contemporain revisite sans relâche.
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