Depuis un trottoir accidenté de Lyon, Ememem a fait des blessures de la ville sa matière première. Poète de trottoir, chirurgien du macadam, l’artiste comble les fissures et les nids-de-poule avec des mosaïques de céramique aux couleurs éclatantes. Cette pratique porte un nom qu’il a lui-même inventé, le flacking, désormais entré dans le vocabulaire du street art. Une démarche qui tient de la réparation autant que de la poésie. « Les fissures sont des rides. Elles racontent le temps qui passe, les tensions, les transformations. »
Madamedekeravel ; Wikimedia
Tout a commencé presque par jeu. Ememem se trouve un jour face à une fissure et a l’idée de la combler, pour réparer une cicatrice précieuse. « J’ai été fasciné par la possibilité d’intervenir directement dans la ville sans rien ajouter d’inutile », se souvient l’artiste. Le premier flacking apparaît en 2016, devant le Musée gallo-romain de Lyon. Le déclic vient ensuite, avec les réactions des passants. « J’ai compris que ce langage visuel avait une résonance universelle. » Pour officialiser sa technique, il forge le terme de flacking, aujourd’hui employé pour désigner ce nouveau geste de réparation des trous. Ses pansements de trottoir s’inscrivent dans la lignée du street art et de l’art contemporain, tout en rappelant le kintsugi japonais, cette tradition qui répare les objets brisés en soulignant leurs fêlures d’or plutôt qu’en les masquant.
Ememem
L’univers d’Ememem est celui de la réparation poétique. L’artiste travaille avec les plaies, les absences et les espaces oubliés. Il emploie des matériaux traditionnels, la céramique et la mosaïque, pour provoquer des rencontres inattendues entre la fragilité et la couleur, entre l’usure et l’émerveillement. Sur le gris du bitume, les compositions polychromes éclatent, les contours surprennent, les matières insolites détournent l’imagerie de la mosaïque antique. « Je n’établis pas de frontière nette entre l’art et la réparation urbaine. J’aime travailler précisément dans cette ambiguïté », explique-t-il. Chaque intervention soigne une blessure du tissu urbain tout en introduisant un élément poétique dépourvu de fonction pratique. L’œuvre naît de ce point de rencontre, entre le geste utile et le geste artistique. La résilience traverse tout son travail : une question simple, celle de savoir comment une blessure peut devenir une force.
Ememem
Pour Ememem, l’espace public est un lieu de mémoire collective. Chaque rue, chaque mur, chaque pavé conserve la trace de celles et ceux qui l’ont traversé. En intervenant, l’artiste ne cherche pas à effacer cette mémoire, mais à dialoguer avec elle. « Ce qui m’intéresse, c’est de transformer un signe de dégradation en une invitation à regarder autrement », confie-t-il. Les fissures, loin d’être des défauts, deviennent des témoignages. Elles disent qu’un lieu a été vécu, arpenté, sans cesse transformé. Ememem rêve d’un regard neuf sur la ville : la voir non pas tel un objet parfait tenu de rester immaculé, mais tel un corps vivant. Les imperfections n’ont pas toujours besoin d’être gommées. Elles peuvent devenir des occasions de création, de dialogue et de beauté, une façon plus attentive et plus sensible d’habiter l’environnement urbain.
Ememem
Le processus commence toujours par l’observation. Ememem marche, beaucoup. Il cherche une fissure dotée d’une personnalité, une forme intéressante, une histoire qui attend d’être racontée. « C’est le lieu qui suggère l’intervention, jamais l’inverse », précise l’artiste. Une fois le site repéré, il en étudie la forme et imagine la façon d’entrer en dialogue avec elle. Viennent ensuite les pièces de céramique, façonnées à l’atelier, puis le retour sur place pour l’installation. Un aller-retour permanent entre l’artisanat, la réflexion et l’intervention directe dans l’espace public. À l’atelier, Ememem crée aussi des répliques de ses pansements de trottoir, exposées en galeries et dans les foires internationales d’art contemporain. Ses œuvres surgissent de dessous le bitume, semblant avoir toujours été là, enfouies sous nos conventions. Étaient-elles là avant ? Qui les a faites ? Les questions appellent d’autres questions.
Alexandre Dulaunoy ; Wikimedia
Ce qu’Ememem recherche avant tout, c’est l’effet de surprise. « J’aimerais que les gens, même un bref instant, interrompent leur routine et regardent leur environnement autrement », dit-il. Si l’une de ses interventions provoque un sourire, éveille une curiosité ou ralentit le pas d’un passant, elle a déjà rempli sa mission. L’artiste espère que les promeneurs se souviendront du lieu, pas nécessairement de l’œuvre. « Si, après avoir vu l’une de mes interventions, quelqu’un se met à prêter davantage attention à sa ville, alors le travail continue de vivre longtemps après mon départ. » Ce qui le pousse à poursuivre tient en un mot : la curiosité. Chaque ville présente de nouvelles situations, de nouvelles histoires, de nouvelles blessures à interpréter. Tant qu’il y aura des fissures à observer et des passants à surprendre, Ememem continuera d’explorer.
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