Taxco, Mexique, 2006. Dans une ruelle de la ville de l’argent, une jeune voyageuse française pousse la porte d’un atelier. Elle y découvre un artisan qui façonne le métal à la main, selon des gestes hérités de traditions anciennes. La scène ne durera que quelques instants, mais elle déterminera la suite. Il y aura l’École Boulle, la ciselure apprise auprès du Meilleur Ouvrier de France Guillaume Estrade, les ateliers de haute joaillerie, les manchettes de la place Vendôme, puis un établi à son nom.
« Je suis frappée par ses gestes et par la beauté simple de ses créations. »
Taxco travaille l’argent depuis l’époque coloniale. Ses ruelles dévalent la colline, bordées d’ateliers où la matière se façonne encore à la main. Chloé Hoquet y entre par curiosité et en ressort avec une certitude qu’elle ne sait pas encore nommer : le métal brut, le geste répété, la beauté sans apprêt.
L’année suivante, un séjour à Dakar prolonge la découverte. Une communauté touarègue l’accueille quelques jours et lui apprend à forger ses premiers bijoux.
De retour en France, elle se rend aux portes ouvertes de l’École Boulle. Ce sera le travail du métal, puis, très vite, la ciselure : une technique qui sculpte la surface sans retirer de matière. Deux voyages auront suffi à faire naître une vocation.
Chloé Hoquet
Trois années d’atelier séparent une vocation d’un véritable savoir-faire. Chloé Hoquet les passe auprès de Guillaume Estrade, Meilleur Ouvrier de France et professeur de ciselure à l’École Boulle, qui lui transmet les gestes d’un métier devenu rare.
Elle en sort en 2012 avec un diplôme des métiers d’art, option ciselure, et une pièce intitulée Icarus : un service à champagne cinétique inspiré du praxinoscope d’Émile Reynaud, dont le mouvement évoque le vol d’une libellule.
La pièce lui vaut deux premiers prix régionaux en Île-de-France, décernés par le Rotary et l’INMA, devenu depuis l’Institut pour les Savoir-Faire Français. Elle sera ensuite présentée au Carrousel du Louvre, au Musée des Arts et Métiers, au Parc floral de Paris, et jusqu’au Japon.
Chloé Hoquet
Le diplôme ouvre une autre porte, celle du petit. Formée au volume, la ciseleuse veut désormais apprendre à travailler le minuscule. Direction Montpellier, chez un maître joaillier dont la famille exerce depuis quatre générations, qui lui transmet les rudiments de la joaillerie faite main.
Vient ensuite un atelier parisien de haute joaillerie. Elle y travaille les maquettes, la ciselure et la fabrication pour de grandes maisons, et découvre leur exigence de précision.
À partir de 2014, devenue indépendante, elle réalise les mises en forme et le repoussage des motifs de manchettes, bracelets et boucles d’oreilles d’exception pour des maisons de la place Vendôme.
En 2017, elle complète son parcours par un master d’arts plastiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, pour élargir encore son regard.
En 2024, elle installe son propre atelier et cesse peu à peu de travailler pour les autres. Deux ans plus tard, quatre de ses pièces, réunies sous le titre Vestiges, sont exposées au Petit Palais dans le cadre de The Art of Making.
Bague Rome ; Chloé Hoquet
La première pièce naît sans véritable programme. Chloé Hoquet part d’un plané d’or jaune, forge les outils dont elle a besoin et sculpte vingt carrés dans le métal.
Tracé-mati, repoussé, mat à la pointe : la ciselure déplace la matière plutôt qu’elle ne la retire. Elle creuse les reliefs et organise les surfaces afin que la lumière circule entre mat et poli.
La bague s’appelle Rome. Elle mesure deux millimètres de large et évoque les cités antiques.
De cette pièce naît un vocabulaire, décliné depuis en bagues, colliers et pendentifs aux noms de Mycène, Hélios, Rhombe ou Artémis. Les figures viennent de loin. Mayas, Égyptiens, Minoens : des civilisations qui ne se sont jamais croisées et qui ont pourtant façonné des carrés, des triangles, des rythmes et des motifs qui se répondent.
« Ces formes nous parlent sans que nous sachions pourquoi, elles touchent au sensible », résume Christophe Hoquet, son compagnon et associé.
Bague Rhombe ; Chloé Hoquet
Les pierres arrivent ensuite… ou parfois avant. Deux chemins coexistent à l’établi.
Le premier part du motif. Le dessin fixé, il faut trouver les gemmes qui viendront l’habiter, souvent dans des tailles que la joaillerie contemporaine délaisse au profit du rond et de l’ovale. Le triangle à bords droits, distinct du trillion aux angles adoucis, se déniche difficilement ; et plus encore lorsqu’il faut le trouver dans plusieurs variétés de pierres.
Le second chemin part de la gemme. Sur les marchés spécialisés, Chloé Hoquet repère celle qui lui parle, l’achète, puis construit la composition autour d’elle.
L’or est recyclé, en 18 carats, jaune le plus souvent, en écho aux métaux de l’Antiquité. L’argument écologique compte, sans être le premier : la valeur de l’or fait depuis longtemps de sa refonte une évidence. Il arrive d’ailleurs que le métal vienne de la personne elle-même, un bijou hérité dont la refonte prolonge l’histoire dans une forme neuve.
Chloé Hoquet
L’atelier de Chloé occupe une pièce de quinze mètres carrés éclairée par une verrière rectangulaire. Deux établis de chêne y voisinent, l’un pour la ciselure, l’autre pour la bijouterie, avec une desserte et son étau, du même bois.
Le laminoir sert à tirer les fils et les plaques d’or. La lumière traverse la pièce toute la journée, puis cède progressivement au clair-obscur lorsque le soir tombe.
Ici, la musique ne s’arrête jamais, avec une préférence pour le trip-hop, ce mélange né à Bristol au tournant des années 1990, le classique et les compositions qui mêlent orchestre et électronique.
Le dessin occupe les heures qui restent, le nu surtout : un exutoire silencieux, sans commande. Des cours de gemmologie sont également au programme, pour aller plus loin encore dans la connaissance des pierres.
Chevalière Sophia ; Chloé Hoquet
Le sur-mesure occupe désormais l’essentiel du travail. Un homme rencontré sur un salon souhaite une chevalière. Le rendez-vous a lieu un mois plus tard, chez lui, et prend la forme d’un échange bienveillant, au cœur de l’intime.
Il s’agit de marquer un passage, l’entrée dans l’âge adulte, et de trouver dans le métal la forme qui l’exprimera.
Une autre cliente s’offre une bague pour ses trente ans : l’avant et l’après traduits en or et en pierre. Les bijoux gardent leur secret. Ceux qui les croisent n’y devinent rien ; ceux qui les portent savent.
L’or de famille entre souvent dans ces histoires. Une bague de fiançailles Art déco jugée démodée est refondue, sa pierre remontée : l’objet reprend du service et la transmission continue.
Les projets tiennent parfois en peu de mots : une pièce maîtresse de grand volume qui demandera près d’un an de travail, ou une exposition hors les murs, en galerie ou dans des lieux d’hôtellerie choisis.
« Les gens se livrent à elle, et elle retient dans leur récit ce qui doit devenir matière », dit Christophe Carvalho-Hoquet.
Le reste tient dans une phrase : « Chloé est une personne, pas une marque. »
Chloé et Christophe Hoquet
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