Yayoi Kusama, la reine des pois qui a fait de l'infini une œuvre

Elle s’est éteinte le 14 août 2026 à Tokyo, à l’âge de 97 ans, sans jamais reposer son pinceau. Née en 1929 à Matsumoto, Yayoi Kusama a transformé ses hallucinations d’enfance en un langage universel de pois et de miroirs. De l’avant-garde new-yorkaise aux citrouilles de Naoshima, elle a fait de l’obsession une matière et de l’infini un refuge. « Ma vie est un pois perdu parmi des milliers d’autres pois. »

Matsumoto, l'enfance des fleurs qui débordent

Les vagues de Yayoi Kusama à la presse au Tate Modern ; Simon Leigh ; Alamy

Benjamine d’une famille aisée de Matsumoto, dont la fortune vient de la vente de graines et de la gestion de pépinières, Yayoi Kusama dessine dès l’âge de dix ans. C’est à cet âge que survient la vision qui décidera de tout : un motif de fleurettes rouges vu sur une nappe se met à envahir le plafond, les murs, la pièce entière, puis l’univers. Elle dessine pour échapper à ces hallucinations. Sa mère s’oppose à sa vocation, rare pour une femme de l’époque, et leur relation demeure conflictuelle. Pendant la guerre, l’adolescente est mobilisée à l’usine textile Kureha pour coudre parachutes et uniformes, sans cesser de crayonner. À seize ans, elle remporte le concours des arts régionaux du Zen-Shinshū. Le pois, déjà, s’installe : dès un autoportrait de 1950, elle se représente en gros point.

New York, l'infini au bout du pinceau

Infinity Nets Yellow ; 1960 – Oil paint on canvas – National Gallery of Art, Washington, DC; Adam Fagen

En 1957, encouragée par Georgia O’Keeffe, à qui elle avait un jour écrit une lettre, elle gagne Seattle, puis New York l’année suivante. Les débuts sont rudes, entre froid et privations. En 1959, ses Infinity Net Paintings révèlent à la Brata Gallery de vastes monochromes tissés de milliers de boucles répétées, sans début ni fin. Le critique et artiste Donald Judd la remarque, achète une toile, devient son voisin et son ami. Autour d’elle gravitent Cornell, Jasper Johns, Yves Klein, Claes Oldenburg et Andy Warhol. Elle qualifie sa pratique d’« art psychosomatique » : reproduire des milliers de fois ce qui l’effraie pour l’exorciser. En 1960, son manifeste de l’oblitération résume sa quête d’une individualité fondue dans le tout.

Happenings, nudité et Narcissus Garden

Vue d’installation de ‘Self oblitération’ de l’exposition de Yayoi Kusama, au Musée d’art contemporain Serralves, à Porto. Exposition de l’artiste japonais Yayoi Kusama au Musée d’art contemporain Serralves, à Porto, Portugal – ; SOPA Images Limited ; Alamy

Au milieu des années 1960, Yayoi Kusama bascule vers la performance. Elle peint des pois sur des corps nus lors de ses self-obliteration, organise des « body festivals » et des manifestations à Wall Street, sur le pont de Brooklyn ou au MoMA, porteuses de messages pacifistes, féministes et égalitaires. Toujours au premier plan des photographies, elle maîtrise son image de bout en bout. En 1966, sans invitation, elle s’invite à la Biennale de Venise avec l’aide de Lucio Fontana et déverse 1 500 sphères miroitantes devant le pavillon italien : c’est Narcissus Garden, qu’elle propose à la vente aux passants. En 1968, elle fonde une maison de mode et ouvre une boutique sur la Sixième Avenue, dont les robes transparentes et les tenues collectives heurtent l’Amérique puritaine.

Le retour au Japon et l'hôpital devenu atelier

Épuisée, Yayoi Kusama rentre définitivement au Japon en 1973. Depuis 1977, elle choisit de vivre à l’hôpital psychiatrique Seiwa, à Tokyo, tout en gardant un atelier de l’autre côté de la rue, où travaille son équipe. Suit une période de relative retraite, ponctuée de peintures naïves sur carton et de premières apparitions en France, au musée des beaux-arts de Calais en 1986. Chaque jour, elle fait le trajet entre sa chambre et son atelier, et peint sans relâche. Là réside le paradoxe de son parcours : l’artiste de l’infini sans bornes a choisi le cadre d’une institution pour continuer de créer. « Je vois toujours des hallucinations, même aujourd’hui », confiait-elle encore en 2017, lucide sur la source de son travail.

La renaissance mondiale : Venise 1993, les citrouilles, les miroirs

Pexels

En 1993, elle représente officiellement le Japon à la Biennale de Venise avec une chambre-miroir peuplée de citrouilles. L’année suivante, sa Pumpkin jaune à pois noirs s’installe sur l’île de Naoshima et en devient l’emblème. La citrouille, qu’elle aimait pour sa généreuse absence de prétention, fonctionne chez elle en autoportrait. Ses Infinity Mirror Rooms démultiplient l’espace et la lumière à l’infini, dissolvant la frontière entre le visiteur et le cosmos. En 2011, le Centre Pompidou lui consacre sa première rétrospective française, cent cinquante œuvres de 1949 à 2010, avant la Tate Modern et le Whitney l’année suivante. En 2014, elle est désignée artiste la plus populaire au monde ; en 2016, le Japon lui remet l’Ordre de la Culture.

Le musée, Louis Vuitton et l'éternité en pois

Yayoi Kusama wax model at Louis Vitton for 2012 collection unveiling ; Gary Knight; Wikimedia

En octobre 2017 ouvre à Shinjuku le Yayoi Kusama Museum, premier musée permanent dédié à l’artiste : un bâtiment blanc aux angles arrondis signé de l’agence Kume Sekkei, coiffé d’une citrouille sur son toit. Côté mode, Marc Jacobs l’invite chez Louis Vuitton en 2006 puis en 2012, avant une relance spectaculaire en 2023, où des automates géants à son effigie peignent des pois sur les façades des boutiques de Paris, Londres et New York. Elle a aussi travaillé avec Lancôme et Uniqlo. Fidèle à elle-même, elle a peint jusqu’à ses derniers jours. Selon son studio, elle a poursuivi jusqu’au bout son exploration de l’« amour éternel » et de « l’âme infinie ». Le pois, né de l’angoisse, sera resté sa manière de relier l’humain à l’univers.

Prolongez l’exploration

Ememem, le raccommodeur de bitume qui transforme les fissures en œuvres d’art
Ed Fairburn, l’artiste qui donne un visage aux lieux
GCG Architectes : l’art de façonner l’espace par la lumière et la matière
Yves Klein, le peintre de l’infini bleu
Raymond Morel, le dessin pour seule signature
Sylvie Renoux, artiste céramiste à Blois : la liberté dans la création

Février, 2026

Édition 3 : Patrimoine et création

Créer avec l’existant, penser avec l’histoire

De l’architecture au design, cette édition explore comment lieux, savoir-faire et matières héritées deviennent terrains de création actuelle.

Janvier, 2026

Édition 2 : Quiet luxury

Le luxe se réinvente.

Finis les logos clignotants, place à une sobriété raffinée, à l’immersion personnelle, à l’excellence artisanale, à la durabilité sensible.

Décembre, 2025

Édition 1 : Le sens de la fête

Héritages, gestes contemporains et plaisirs essentiels

Parce que la fête n’est jamais qu’apparence : elle reflète notre manière d’habiter le monde, de transmettre, de fabriquer des souvenirs durables.

ÉDITION #3

Révéler la beauté

Upcycling et kintsugi transforment l’objet contemporain, faisant de la trace, de la réparation et de la matière un langage esthétique.

ÉDITION #3

Les nouveaux artisans du patrimoine

Artisans et designers donnent une seconde vie aux matériaux anciens, entre création contemporaine, patrimoine et réemploi.

ÉDITION #3

L'art à la rescousse des friches et lieux oubliés

Bunkers, wagons et kiosques renaissent grâce à la création, révélant comment l’art redonne sens aux lieux délaissés.

ÉDITION #2

Le murmure du beau

Un regard transversal sur le quiet luxury à travers des lieux, des objets et des figures qui expriment l’élégance.

ÉDITION #1

Lieux, maisons et matières en éclats

Une sélection de marques, architectures, objets et escapades qui donnent corps au sens de la fête.

ÉDITION #3

La création au secours des bâtiments promis à l’oubli

Usines et gares délaissées deviennent lieux culturels ouverts, où mémoire industrielle et usages contemporains redessinent la ville.

ÉDITION #3

Hôtel Normandy Le Chantier

L’audacieuse métamorphose d’un palace parisien

ÉDITION #3

Dans les coulisses du Centre d'Études Picasso à Paris

Au cœur du Marais, un lieu discret révèle comment archives, architecture et recherche font dialoguer l’œuvre de Picasso.

ÉDITION #2

Shopping iconique dans un décor Tudor

Une expérience shopping unique dans un magasin emblématique.

ÉDITION #2

Gastronomie et architecture

Voyage culinaire et architectural au cœur de la Seine

ÉDITION #2

L'art de l'hospitalité parisienne

Dans le 9e arrondissement, un établissement qui invite au quiet luxury

ÉDITION #1

Chante!

Chante! vient d’ouvrir ses portes. Une invitation à vibrer !

ÉDITION #3

La boîte aux lettres française devenue objet de design

Icône du paysage français, la boîte jaune change de statut et s’invite dans l’univers du design.

ÉDITION #3

Retour sur Maison&Objet 2026 : retour aux sources et à l’essentiel

L’édition 2026 affirme une vision où artisanat, design et mémoire façonnent l’habitat contemporain, international actuel.

ÉDITION #3

Art Deco: un mouvement centenaire, plus actuel que jamais

Cent ans après 1925, l’Art déco revient dans nos villes et intérieurs avec géométrie, audace, optimisme.

ÉDITION #3

Royal Limoges, deux siècles d’histoire au présent

Depuis plus de deux cents ans, Royal Limoges conjugue porcelaine, savoir-faire industriel et création contemporaine.

ÉDITION #3

Du terrain à la rue et au catwalk : les sneakers à travers les époques

Des terrains de sport aux podiums, la sneaker raconte un siècle de mutations culturelles, techniques et stylistiques.

ÉDITION #2

La formidable aventure du papier peint de luxe

Design, mode, artisanat : des créations où la forme et la matière se répondent avec justesse, loin de tout effet de mode.

ÉDITION #1

Icônes, détails, rituels

Décorations artisanales, calendriers ultra-luxe et pièces de collection pour s’enivrer de joie avant l’heure.

ÉDITION #3

Anton Laborde

Entre marqueterie monumentale et jungle symbolique, Anton Laborde transforme le bois en récit contemporain poétique engagé.

ÉDITION #3

Thierry Laudren

À Maison & Objet, Thierry Laudren présente des meubles sculptés où fonction, matière et lenteur façonnent une présence.

ÉDITION #3

Jean Nouvel

Jean Nouvel conçoit une architecture attentive aux contextes, où lumière, histoire et usages façonnent chaque projet.

ÉDITION #3

Sophie Morel

À Lyon, Sophie Morel rénove des lieux historiques en alliant respect du bâti et écriture contemporaine.

ÉDITION #3

Pascal Grasso

Au Centre d’Études Picasso, l’architecte compose une architecture où lumière, géométrie et héritage dialoguent avec précision.

ÉDITION #2

Alexandre Danan

Entretien avec le fondateur d’EDO (European Design Office)

ÉDITION #2

Aziz Temimi

Portrait d’un visionnaire qui transforme l’art de recevoir en expérience totale.

ÉDITION #1

Visages, gestes, inspirations

Personnalités, artisans et créateurs qui donnent à la fête sa profondeur humaine.

ÉDITION #3

Chemins de traverse : parenthèse d’exception en Bordelais

De Bordeaux au Bassin, art, vignobles et bien-être composent une échappée élégante au cœur de la Gironde.

ÉDITION #2

Voyage en Toscane

Vers une région de l’Italie habitée par le temps, où paysages, culture et usages s’accordent dans une continuité rare.

ÉDITION #1

Horizons, saisons, traditions

Destinations et rituels qui réinventent la fête, du soleil tropical aux marchés d’hiver.

Dates, adresses, invitations

Expositions, événements et repères culturels pour vivre pleinement la saison des fêtes.