Au cœur d’un palace parisien, Raymond Morel pose un regard tranquille sur ses chambres. De l’établi d’une fabrique de meubles de l’Ain aux palaces de Marrakech et de Paris, il a fait tout le chemin. Designer, architecte d’intérieur, il reste fidèle au crayon et au geste tracé à la main. Rencontre avec un créateur qui préfère faire que paraître.
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Les chambres sont prêtes, le rez-de-chaussée, lui, reste en travaux. À l’Hôtel Normandy Le Chantier, la perceuse et le marteau ont accompagné les clients durant des mois, colonne de chambres après colonne de chambres, le temps de recouler les dalles et de tout reprendre, eau, électricité, évacuations. Raymond Morel y a dessiné des espaces sobres et lumineux, fidèles à une certaine idée de Paris, pensés pour durer sans jamais se déborder. Il en parle sans emphase, avec la satisfaction du travail mené. Une habitude, chez lui : l’hôtel achevé, son équipe s’assoit dans l’accueil, regarde autour d’elle, et se concède en silence d’être plutôt bonne. La fierté, ici, tient tout entière dans ce regard partagé.
A.V pour Unsplash
Avant les palaces, il y eut une usine. À Bourg-en-Bresse, dans l’Ain, la famille Morel fabriquait du mobilier haut de gamme : cent vingt personnes, vingt-cinq sculpteurs, autant d’ébénistes penchés sur l’établi. Raymond Morel y entre par le métier, un CAP d’ébéniste en poche, puis l’école du bois à Mouchard et un diplôme d’ingénieur bois. Technicien d’abord, décorateur ensuite. Des années durant, il dessine des modèles, encore et encore, jusqu’à ce que le crayon devienne un prolongement de la main. Le choc pétrolier des années 1980 emporte l’entreprise, balayée par la concurrence italienne. Il rebondit en aménageant des studios de montagne près de Lyon, puis remonte en gamme, des trois-étoiles vers l’hôtellerie de luxe. LRD devient RMD, Raymond Morel Design.
Hôtel Domaine de Verchant ; Wikimédia
Sa fidélité va au trait. « Crobarder », dit-il, c’est dessiner vite, à main levée, une perspective qui surgit devant soi. Le conseil revient sans cesse, à Sophie, sa fille désormais à ses côtés et à quiconque débute le métier : saisir le volume au crayon avant d’ouvrir un logiciel, sentir la matière avant de la modéliser. Un croquis tranche en un instant ce qu’un échange de courriels traînerait des jours. Il se souvient d’un spa, au Domaine de Verchant près de Montpellier, où des spécialistes butaient sur l’emplacement et le design de coiffeuses. Il a pris un crayon, tracé les meubles à même le mur. Le client s’est retourné : « Voilà, ça c’est du concept. » Tout était dit. « Il me faut le crayon, le papier et la création », souffle-t-il, et l’on comprend que la gestion l’a toujours moins comblé que la création.
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« L’éclairage, c’est une science », pose-t-il, avec la gourmandise d’un homme qui a longtemps cherché. Tout part d’un hôtel parisien, le Murano, voilà vingt-cinq ans : chaque chambre pouvait changer de couleur, du rose au bleu, par un disque rotatif glissé devant un projecteur, bien avant la LED. Un salon de l’événementiel fit le reste, et il guette encore, le soir, la façon dont la télévision sculpte ses plateaux. Sa grammaire est faite de retenue. Pas de spots alignés au plafond, ce calepinage qui inonde une pièce sans rien dire. Il lèche les murs, éclaire une entrée, fait courir la clarté le long d’un rideau, ne révèle que l’essentiel et laisse le reste dans l’ombre. La lumière, chez Raymond Morel, se travaille en matière, au même rang que le bois ou la pierre.
Joe Eitzen ; Unsplash
En 2006, l’architecte s’installe au Guéliz, au cœur historique de Marrakech. Le motif du départ est presque intime : à la tête d’une douzaine de collaborateurs, il ne dessinait plus, il administrait, et la création lui manquait. La ville la lui a rendue. Il y découvre des artisans d’une habileté remarquable, à qui il offre la part d’invention qui leur fait parfois défaut, jusqu’à un mobilier très contemporain né sous des mains presque dépourvues de machines. Il transforme un ancien hôtel en maison d’inspiration amazighe, toute de matières brutes et naturelles. Sa palette ne transige pas : bois, pierre, verre, métal, laiton, ces matériaux nobles qu’il emploie au thème de chaque lieu. Depuis, sa vie tient en allers-retours, une fois le mois environ, entre les ateliers marocains et les chantiers internationaux.
Tony French ; Alamy
Aucun projet ne ressemble au précédent. L’adresse, le public attendu, le désir du propriétaire font naître un thème, et ce thème commande tout le reste. Pour l’Ice Kube Bar parisien, tenu autour de -20 °C, il habille les murs de fausse fourrure et dresse des parois de pavés de verre qui évoquent le glaçon. Son portfolio embrasse des mondes que rien ne relie : l’hôtel César à Marrakech, des boutiques de luxe, des tables gastronomiques. Le fil tient à une méthode, non à un style imposé. Nul lieu ne lui a vraiment résisté, assure-t-il, parce qu’un thème, une fois trouvé, donne aussitôt l’élan. Une boussole, pourtant, ne varie jamais : séduire la majorité de ceux qui vivront le lieu, plutôt qu’un seul client. La référence glanée sur un écran ne remplacera jamais la création.
Une conviction le tient à distance de l’époque. Trop de grands cabinets, dit-il, doivent leur réputation à la communication davantage qu’au savoir-faire. Lui a choisi le camp inverse, et le revendique : « On ne communique pas, mais on fait notre boulot. » Ils ne sont que trois, grands travailleurs, à détailler chaque plan au millimètre, axes des prises et des luminaires compris, et à dessiner le mobilier sur mesure. Le plaisir, lui, affleure dans les souvenirs : la villa de Gad Elmaleh, devenu un ami, conçue entre deux fous rires. Interrogé sur le projet rêvé, il sourit. Un client qui lui dirait « budget illimité » et le laisserait libre. Le luxe, pour Raymond Morel, serait celui-là : créer sans entrave, et ne devoir de comptes qu’à la beauté.
Au terme de la rencontre, une évidence demeure. Chez Raymond Morel, tout commence et finit par la main. Un crayon, une feuille, un mur de placo, et déjà le lieu prend forme.
« Des œufs en meurette, ou une bonne tête de veau vinaigrette. »
« L’amour. L’amour du métier, de la vie, de la nature, l’amour en général. »
« Mon chalet en Haute-Savoie, en rondins, tout en bois, bien rustique. »
Un hôtel parisien rénové avec âme, né d’une confiance de 25 ans entre client et architecte.
Du CAP d’ébéniste à Raymond Morel Design, une trajectoire forgée dans l’atelier familial de Bourg-en-Bresse.
Une agence minuscule, des plans ultra-précis et une exigence technique héritée de vingt ans de fabrication.
En 2006, Raymond Morel quitte le tumulte managérial pour Marrakech, et retrouve le crayon et la création.
Un thème, des matériaux nobles, et tout reprend à zéro : la méthode immuable de Raymond Morel.
Des clients inoubliables – dont Gad Elmaleh – et une méfiance assumée envers Pinterest et l’intelligence artificielle.
Lécher les murs, éviter les spots centraux : comment Raymond Morel fait de la lumière un matériau à part entière.
Travailler avec sa fille, l’éloge du dessin à la main, et le sens profond d’un métier qui se transmet.
Des œufs en meurette, l’amour de tout, et un chalet en Haute-Savoie : Raymond Morel en quelques mots vrais.
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