Depuis un petit atelier de Southampton, l’artiste britannique Ed Fairburn dessine des portraits à même de vieilles cartes routières. Sous sa plume, les rues, les courbes de niveau et les reliefs finissent par composer un regard, une bouche, une joue. Comme si l’homme et le territoire avaient toujours appartenu l’un à l’autre.
Ed Fairburn with Brooklyn II ; Ed Fairburn
Il y a d’abord la carte. Une carte ancienne, dépliée, avec ses routes qui s’entrecroisent, ses hachures de relief, ses couleurs passées par le temps. Puis, à mesure qu’on s’éloigne, quelque chose remonte à la surface : un visage. Un front que suivent les lignes de niveau, une pommette née d’un carrefour, un regard tramé entre deux quartiers. Chez Ed Fairburn, le portrait ne se pose pas sur la géographie, il en émerge. « On dirait que les deux ont toujours appartenu l’un à l’autre », écrivait la chaîne américaine PBS à propos de son travail. C’est exactement cela : une coexistence si naturelle qu’on ne sait plus si c’est le paysage qui dessine l’homme, ou l’homme qui révèle le paysage.
Ed Fairburn
Cet artiste britannique né en 1989 a inventé un mot pour nommer ce qu’il fait : le topopointillisme, contraction de topographie et de pointillisme. La définition est limpide, mais elle cache des heures d’un travail d’une patience rare. « Mon travail naît de mes deux plus grandes passions, dit-il : collectionner de vieilles cartes en papier et dessiner des portraits. » Avec de l’encre, un peu de peinture, un crayon, il modifie doucement les contours, les routes et les motifs déjà présents sur la carte, jusqu’à ce que la figure humaine affleure. « Ces changements me permettent de faire émerger la forme humaine, et d’obtenir une coexistence paisible entre la figure et le paysage. »
‘Stoke on Trent’; Ed Fairburn
Tout commence à la fin de l’année 2012. Diplômé quelques mois plus tôt de la Cardiff School of Art, où il étudie l’illustration, le jeune Ed Fairburn s’intéresse déjà aux surfaces improbables. Il appelle cela son off-road drawing : dessiner sur tout, sauf sur du papier blanc. Du bois et ses veines, de vieilles enveloppes, des objets marqués par le temps. Pour l’un de ses derniers projets étudiants, il peint sur des enveloppes qu’il envoie ensuite par la poste, transformant le circuit postal en galerie forcée, sous les yeux des facteurs.
Un jour d’octobre, il pousse la porte d’une boutique caritative – un rituel pour lui, qui adore fouiller ces bazars remplis d’objets ayant déjà vécu. Il en ressort avec une carte routière de Munich. Prix : vingt pence. « Je me souviens du prix, raconte-t-il. Ce n’était rien de spécial. J’aimais les couleurs, les motifs. » La carte reste un moment dans un coin de l’atelier, comme tant d’autres choses. Puis il la regarde autrement. Et si l’anatomie humaine pouvait se glisser dans ce réseau de routes déjà codé, hiérarchisé, coloré ? Il dessine. Il comprend aussitôt qu’il tient quelque chose.
« C’est le meilleur investissement de ma vie, ces vingt pence », sourit-il aujourd’hui. Ed se dit adepte de la théorie du chaos : ce sont les petites décisions qui font les grandes bifurcations. « Si je n’avais pas acheté cette carte, je ne suis pas sûr que j’aurais la carrière que j’ai. »
La suite tient à un autre menu geste. Il scanne (mal) sa première œuvre et l’envoie à un blog de design qu’il suit sur Tumblr, « juste pour voir ». Le lendemain, il se réveille avec des milliers de partages, des messages, des demandes d’achat. À l’époque, devenir viral n’est pas encore une routine. Fairburn, lui, vient de trouver un emploi de barista dans un café. Il y reste deux semaines, puis démissionne pour saisir sa chance. Dans les mois qui suivent, aidé par son ex-compagne, qui a le sens des affaires qu’on ne lui a pas enseigné à l’école d’art, il structure une activité, se positionne entre l’art et l’illustration, vend des tirages limités et des originaux. Il n’en bougera plus.
Washington D.C; Ed Fairburn
Le plus étonnant, dans sa démarche, c’est qu’il refuse de dominer la carte. « Une chose que je ne fais pas, dit-il, c’est voir des visages dans les cartes. Ce n’est pas ça. » Il cherche plutôt des correspondances, des échos, des lignes qui pourraient accueillir un trait sans le contrarier. « Parfois, le paysage fait une déclaration, ou pose une question. Mon travail consiste à y répondre. » L’artiste ne s’impose pas : il écoute, puis place à côté quelque chose qui tienne sans prendre le dessus. « C’est comme avoir une conversation. » Il dit aussi vouloir préserver la fonction de chaque carte, « nourrir la composition au lieu de la combattre ». Avant même de tracer un trait, il passe des heures à étudier le terrain.
Le geste, ensuite, est lent, presque tactile. À l’encre, à la plume, il hachure ligne après ligne, l’index posé tout près de la zone travaillée pour empêcher le vieux papier de se soulever comme un trampoline ; car aucun papier ancien n’est parfaitement plat, et c’est autant une joie qu’une contrainte. Une petite pièce lui demande quelques jours ; une grande peut occuper des années, par intermittence. Derrière lui, dans l’atelier, des cartes pendent à des fils à linge, choisies pour être un jour utilisées. Sa collection a pris des proportions vertigineuses : des atlas, des cartons, des meubles à plans entiers, « bien plus que je ne pourrai jamais en utiliser dans une vie ». Quand on lui demande où il trouve ses cartes, il répond que la question est mal posée : ce qui compte, ce n’est pas où, mais comment, cette passion qu’aucun raccourci ne remplace.
Dublin ; Ed Fairburn
Son atelier de Southampton ressemble moins à l’antre d’un peintre qu’à un bureau minutieux, organisé autour d’un grand plan de travail central. Une amie, un jour, y a remarqué « le mélange d’ancien et de moderne ». Sa compagne, elle, résume : c’est « un vieux monsieur dans un corps de jeune ». Ed Fairburn ne s’en défend pas. Il aime les vieux livres, les vieux films, écoute du jazz en dessinant, se méfie de la technologie, et voue une tendresse au snooker : il ne joue pas ; trop petit, dit-il ; mais il en aime le bruit, le cliquetis des billes, les commentaires feutrés qui l’apaisent.
De cet univers discret sont pourtant sorties des commandes considérables : des couvertures pour Penguin, des affiches pour la franchise John Wick, plusieurs Clio Awards. Mais le sommet, il le situe ailleurs. Pour la réédition de l’album Mind Games de John Lennon, il a réalisé un portrait du musicien sur une carte de Liverpool, après s’être rendu sur place. Ses deux cartes de John et Yoko figurent dans le coffret, lui-même récompensé d’un Grammy Award du meilleur packaging d’édition spéciale. Le soir de la cérémonie, il entend son nom cité sur scène par le fils de John Lennon et Simon Hilton, le producteur du coffret. « Un moment surréaliste », confie-t-il. Il envoie la vidéo à sa mère. Elle pleure.
Edinburgh; Ed Fairburn
Il arrive qu’on lui lance, sous une publication, qu’une intelligence artificielle ferait la même chose en quelques secondes. Ed Fairburn n’en prend pas ombrage : « Ces gens passent complètement à côté. L’IA ne collectionne pas de cartes anciennes, elle ne travaille pas sur du papier authentique vieux de plusieurs décennies. » Ce que l’on acquiert en achetant l’une de ses œuvres, ce n’est pas seulement une image, c’est la main, la matière, le temps, le caractère manuel et méticuleux d’un objet unique. « Les gens sont libres de prendre des raccourcis. Mais ils passent à côté de l’essentiel. »
À la question de l’avenir, il répond sans hésiter qu’il fera cela toute sa vie, et que cette perspective le rend heureux. « J’ai toujours l’impression de tourner un coin, de faire un peu différemment, d’essayer de me surpasser. » Il rêve d’autres lieux, l’Europe, Tokyo qu’on lui réclame souvent, d’une exposition personnelle un jour, de projets rangés dans un tiroir depuis une décennie. En attendant, il continue, ligne après ligne, à faire remonter des visages du fond des cartes. Comme s’ils y avaient toujours été.
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