Fabien Teitgen, le gardien patient de Smith Haut Lafitte

Chez Smith Haut Lafitte, Fabien Teitgen travaille dans la durée, avec une attention constante portée au lieu, à la vigne, ainsi qu’aux femmes et aux hommes qui l’entourent. Directeur général et technique du domaine, il accompagne depuis près de trente ans l’évolution d’un grand cru classé de Graves dont l’histoire débute au XIVᵉ siècle. Ingénieur agronome et œnologue, sacré Vigneron de l’année par le Guide Hachette des Vins en 2021, il avance avec méthode, observation et confiance dans la nature. « Ce qui arrive à la vigne me touche profondément, c’est viscéral », confie-t-il. Son rôle consiste à faire évoluer le vignoble, millésime après millésime, en restant fidèle à ce que le sol, le climat et le temps permettent d’exprimer. « Mon travail est de magnifier ce lieu, d’essayer d’être de plus en plus fidèle à l’endroit, au temps qui bouge ».

Une enfance entre deux mondes

Fabien Teitgen ; Château Smith Haut-Lafitte

Fabien Teitgen naît à Thionville et grandit à Yutz, dans un environnement urbain marqué par la sidérurgie, métier exercé par son père. Les vacances, elles, se déroulent dans la famille maternelle, auprès d’un grand-père agriculteur. Là, très tôt, il découvre le travail des champs. « J’ai appris à conduire un tracteur quand j’avais huit ans », raconte-t-il. Un autre souvenir remonte : celui de son arrière-grand-père, distillateur et bouilleur de cru, qui possédait des vignes et des arbres fruitiers. C’est en savourant « la petite goutte de mirabelle qui tombait de l’alambic » qu’un lien sensoriel se tisse avec la terre et ses fruits. « Le vin faisait partie du quotidien, mais pas au sens noble », explique-t-il.

Cette enfance partagée entre deux mondes installe un rapport direct au travail et au réel. Les études occupent une place centrale, encouragées par ses parents. L’influence familiale, liée au secteur forestier, renforce cette attirance pour une agriculture permettant un lien direct entre la terre et un produit fini. Après les concours, un choix s’impose : l’agronomie. L’entrée à l’école de Rennes marque un premier virage, celui d’un métier lié au vivant et à la terre.

La découverte du vin et d'une vocation

Fabien Teitgen ; Château Smith Haut-Lafitte

C’est pendant ses études que Fabien Teitgen découvre vraiment le vin. En dernière année, il se spécialise en viticulture et œnologie à Montpellier. Il explore alors la diversité des vignobles français et se rend compte qu’un savoir-faire précis peut s’apprendre. « J’ai découvert qu’il était possible d’apprendre à faire du vin, alors qu’initialement, le vin me semblait inaccessible », se souvient-il. Ce qui le fascine, c’est cette « relation charnelle de la plante au verre », ce processus long qui commence avec la terre pour devenir un produit transformé, prêt à être consommé et partagé. Le diplôme d’œnologue obtenu à Bordeaux confirme cette orientation.

En 1994, un stage au Château Canon La Gaffelière joue un rôle décisif. Il y rencontre Stéphane von Neipperg et observe le fonctionnement d’un grand domaine bordelais. Quelques mois plus tard, en octobre 1995, Smith Haut Lafitte l’accueille comme chef de culture. Il prend en charge le vignoble, étape qu’il considère comme la plus importante de la production du vin. Six ans plus tard, il devient directeur technique, puis directeur général, travaillant en lien direct avec Florence et Daniel Cathiard.

Smith Haut Lafitte, une mémoire vivante

Fabien Teitgen ; Château Smith Haut-Lafitte

L’histoire de Smith Haut Lafitte remonte au XIVᵉ siècle. La grande tour a été transformée au fil des siècles. En 1855, le propriétaire d’alors, Lodi-Martin Duffour-Dubergier, maire de Bordeaux, participe au Classement officiel des vins du Médoc dans le cadre de l’Exposition universelle. Le nom Smith provient de Georges Smith, négociant écossais qui appose son nom sur la propriété. Au XXᵉ siècle, la maison Louis Eschenauer assure près d’un siècle de gestion, avant le rachat par Florence et Daniel Cathiard en 1990.

Fabien Teitgen, arrivé cinq ans plus tard, situe son rôle dans cette continuité. Il observe les transformations du château, des pratiques et du climat, avec une idée directrice : accompagner l’évolution du vignoble sans rompre le fil de son histoire. « Mon identité n’a pas changé, nous l’avons simplement exprimée différemment et de manière plus aboutie », précise-t-il. Cette identité se lit dans les vins rouges par une complexité aromatique liée aux graves, notamment ce caractère empyreumatique, cette fumée caractéristique. Le terroir, composé à 30 % d’argile-calcaire, confère au vin une sensation plus fraîche, puissante et structurée. Les blancs, eux, représentent « une combinaison presque impossible à reproduire », à la fois riches et puissants, tout en étant cristallins, salins et d’une grande délicatesse.

Un écosystème familial

Les Sources de Caudalie

La famille Cathiard a développé autour du château tout un écosystème. Daniel a eu l’idée de créer une expérience autour du vin et du lieu. Cette vision a donné naissance aux Sources de Caudalie, un « palace de vigne » littéralement construit au milieu des vignes, projet repris par la fille cadette, Alice, et son mari Jérôme Tourbier. Le concept s’étend désormais aux Sources de Cheverny, Sources de Vougeot et bientôt à Rouffach.  

C’est lors des vendanges au château que naît également l’idée de la marque Caudalie. En rencontrant des chercheurs, la famille apprend que les pépins de raisin contiennent des polyphénols, de puissants antioxydants. Mathilde Thomas et son mari Bertrand développent alors cette marque de soins, donnant naissance à la vinothérapie. Le spa des Sources de Caudalie utilise ainsi les extraits de vigne et de raisin issus de la propriété. Ces projets, selon Fabien Teitgen, « dynamisent et ouvrent les perspectives ».

S'adapter, observer, transmettre

Face aux évolutions climatiques, Fabien Teitgen adopte une posture à la fois pragmatique et optimiste. « Quand on comprend la nature, on voit qu’il y a des possibilités d’évolution », affirme-t-il. L’année 2022, marquée par la canicule, lui a montré la résilience d’une vigne bien cultivée et bien enracinée.

Il explore des pistes d’adaptation : porte-greffes, cépages, modes de taille. « Pendant des années, nous avons cherché à capter la lumière pour améliorer la maturation de nos raisins. Peut-être que demain, comme nous le faisons à Napa, nous devrons chercher de l’ombre pour protéger les raisins et retarder la maturation ».

Certifié en agriculture biologique depuis 2019, le domaine privilégie la relation entre la vigne et le sol. Sur les parcelles de blancs, constituées de graves argileuses, les chevaux travaillent la terre depuis 1998 pour limiter le tassement. Une démarche pragmatique qui a permis de régénérer les sols et d’éliminer l’érosion. Fabien Teitgen observe la diversité des plantes spontanées et la présence de vers de terre comme indicateurs de vie.

Le progrès, pour Fabien Teitgen, n’est pas une course verticale mais une évolution dans les détails. Les avancées techniques, comme le tri optique ou l’amélioration de l’éraflage, participent à cette quête d’équilibre. Son objectif : confier à la génération suivante un vignoble adapté à son environnement. Cette notion de transmission dépasse le seul cadre de la propriété. Elle prend aussi une dimension personnelle. Son fils Julien poursuit aujourd’hui des études d’ingénieur agronome et se destine au monde de la vigne et du vin. Une continuité qui s’impose naturellement dans cette famille où le lien au vivant et à la terre traverse les générations.

L'ouverture vers de nouveaux horizons

Fabien Teitgen ; Château Smith Haut-Lafitte

En janvier 2020, un nouveau chantier s’ouvre en Californie avec Cathiard Vineyard, dans la Napa Valley. Cette ancienne propriété, fondée en 1885 par les frères Rennie, négociants écossais, a été construite par des propriétaires célèbres comme Louis Martini. Longtemps connue sous le nom de Flora Springs, propriété de premier plan dans les années 1980-1985, elle offre un autre climat, d’autres équilibres. « Nous n’allons pas faire un Smith Haut Lafitte en Californie ; nous allons faire un vin californien avec notre sensibilité bordelaise », précise Fabien Teitgen.

Six millésimes plus tard, les retours qualitatifs confirment la pertinence des choix. Plus encore, Napa agit comme un laboratoire inversé, une source d’inspiration pour Bordeaux.

L’enjeu reste le même : « Si vous écoutez la nature, vous voyez qu’il y a des fenêtres, des opportunités. » L’écoute, l’observation et l’ouverture d’esprit guident chaque décision. « Sinon, on s’enferme dans des recettes, des règles et on n’avance pas ».

Un homme humble, fidèle à lui-même

Fabien Teitgen reste un homme humble, fidèle à ses racines paysannes. « Les gens qui sont autour de nous sont importants. Dans mon histoire, ce sont d’abord mes parents. S’ils ne m’avaient pas poussé, ma vie aurait été différente », confie-t-il. Il insiste sur la stabilité familiale, évoquant son épouse Carole et leur fils Julien, avec lesquels il partage cet attachement au vivant. La famille constitue pour lui un point d’équilibre essentiel. « Ce que j’ai pu faire, c’est parce qu’il y a des gens autour de moi, des gens qui aiment faire des choses nouvelles, qui avancent. »

Travailler avec Florence et Daniel Cathiard, qui « ont énormément d’idées et d’énergie », reste pour lui une source de stimulation. « Nous ne sommes pas limités par la tradition ou les règles tant que nous adoptons une démarche positive et qualitative. Dès qu’ils ont ou que nous avons une intuition, nous la mettons en œuvre. Nous sommes engagés dans une dynamique d’évolution, de remise en question permanente et de recherche de progrès. »

Cette stabilité personnelle nourrit aussi sa manière de travailler. Julien poursuit aujourd’hui des études d’ingénieur agronome et se destine à la vigne et au vin. Ce choix prolonge naturellement le lien familial avec la terre. La transmission se joue ainsi sur deux plans : au domaine, où Fabien Teitgen prépare le vignoble pour les générations futures, et dans sa propre famille, où ce rapport au vivant se poursuit.

Face à la nature et à ses aléas, il conserve une confiance constante. « Les temps changent, les choses évoluent, et ces changements ne seront pas toujours un problème. » L’essentiel reste de « trouver la clé de chaque millésime », de comprendre ce que chaque année a à offrir, et de s’émouvoir devant un vin.

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